jeudi 4 octobre 2012

Fauré: Quintettes; Le Sage / Quatuor Ebène



                

         Pendant quelques secondes, cela parait facile, enivrant, un rêve éveillé, la simplicité de la rosée déposée délicatement sur le vert tendre des frêles feuilles d’un arbre et la douce lumière jaune qui en traverse la soie, révélant les nervures sinueuses. Le piano se fait liquide tandis que les violons exhalent la douce caresse du vent frais. Mais voici que d’un froncement de sourcils, ils prennent un tout autre visage, comme raturant rageusement la délicatesse de l’harmonie arpégée de la page précédente. On voudrait protester, continuer à se blottir dans ce doux et rassurant mystère de la vie, que nous nous plaisons à prendre pour cette chose si simple et si délicieuse, l’espace d’un instant. En fait, c’est que nous sommes gênés par cette présence insistante qui fait fi des fines broderies et semble ânonner son choral tout exprès pour nous empêcher de les entendre, nous empêcher de nous y reposer pour nous y complaire. Deux choix s’offrent alors à nous : ranger le disque dans sa boite ou… réfléchir à ce que cela peut bien vouloir nous dire avec autant d’insistance.
                Non, je ne crois pas que ce disque soit un disque qu’on mette dans la chaine pour finalement commencer à faire autre chose, ou bien parler à des amis pendant l’apéro. Cette musique ne peut s’inscrire dans le quotidien et ses petites activités qui demandent chacune leur rythme, leur humeur de prédilection pour être bien accomplies. Tout au contraire, elle interroge, porte à la réflexion sur la vie elle-même et sur ce qu’elle a de semblable avec cette musique qui nous parait tout à la fois âpre, dissonante comme le rêve d’une torpeur fiévreuse, et merveilleusement douce, déroulant ses images de félicité.
Il y a que Fauré ne nous caresse pas dans le sens du poil, il ne nous prend pas pour des niais : la vie de nos sens n’est ni un alignement cosmique lorsque nous sommes heureux, ni un bouillon infâme et chaotique lorsque nous allons mal. Nous sommes le théâtre d’un affrontement permanent entre deux modes d’être radicalement différents et qui n’ont aucune envie de s’accorder, qui ne peuvent que s’ignorer l’un l’autre, faisant naître en nous une multitude d’impressions et de souvenirs fugaces et incompréhensibles car trop mêlés. Il y a d’une part le réel, le vécu, ce présent chiffonné, imparfait, décevant et désuet : celui de la limitation de notre corps et des sensations qu’il recueille. Ce sont les grincements oppressants, triviaux du quatuor à cordes, et l’harmonie singulière qu’ils instaurent avec le piano, qui nous fait nous sentir comme étrangers à nous-mêmes. Et puis il y a d’autre part l’imagination, toujours à la recherche de l’idéal et qui déploie son rêve, veut le projeter sur la réalité, s’y retrouver et s’y reconnaitre. Elle regrette en chantant un passé qu’elle entoure de dorures, appelant de sa voix un futur qu’elle souhaite retrouver identique et qui ne peut jamais être tel, puisque le passé a ce tragique d’être à jamais laissé derrière nous. C’est la féérie des accords et arpèges égrenés par le piano… qui ne peuvent que nous parvenir étranges, étrangers, même, troublants, à frotter leur dentelle contre l’insistance d’acier du quatuor à corde, instaurant une atmosphère fumeuse, tendue de toiles d’araignée. Mais également il y a ces rares moments de concordance durant lesquels le combat cesse pour devenir un seul et même mouvement. C’est cette ligne mélodique entêtante et qui parait après ces troublants accords d’une ridicule naïveté, d’une écœurante simplicité qui suinte le mensonge : Fauré se moquerait-il de notre tendance à revenir inlassablement à ce comportement idéaliste qui ne cesse de se démentir sciemment en nous à chaque instant ? Mais… quelles sont ces exceptions si rares durant lesquelles l’imagination semble prendre le dessus si fugacement ? Que faire de la parenthèse de l’expérience mystique de l’art – pour autant qu’il s’agisse d’elle ?
Alors… maintenant, réécoutons ce disque, je vous prie, et transformons désormais la réflexion en cette sorte d’expérience. Nous pouvons le faire, à présent que nous sommes dans le secret, et que nous savons que le secret n’est tel que s’il le demeure, nous offrant pour toujours un horizon dont nous souhaitons tantôt admirer, tantôt scruter avec un intérêt passionné les brumes passantes. Jouir béatement des formes qui se modulent sans cesse… ou bien tenter une ontologie ?

mardi 21 août 2012

Vivaldi, Les Quatre Saisons; A. Beyer, Gli Incogniti






« Jouer du Vivaldi, c’est comme enfiler des perles. Oui, après tout, ce ne sont que des mouvements rapides à base d’arpèges déchainés et des mouvements lents qui sont de jolies petites mélodies. Tout ce que ça demande, c’est un peu de maitrise de son instrument (le minimum que l’on peut attendre d’un instrumentiste digne de ce nom !) et d’élégantes bouffées sentimentales. De toute façon Vivaldi utilise toujours les mêmes tours pour faire tinter les oreilles et il n’y a pas grand chose à comprendre à cette musique. Profitons-en pour nous rouler à l’aise dans mielleux, ça fait du bien parfois, la facilité. »

Je ne cite personne, je fais plutôt un condensé des mauvaises pensées qui trainent plus ou moins dans nos esprits et qui nous font conclure que Vivaldi, ce n’est jamais que de l’hédonisme et que l’hédonisme, c’est cheap et grossier. On pourrait en rester là : ça, n’empêcherait personne d’entendre du Vivaldi en ressentant un peu de plaisir, d’en jouer en se prenant pour un génie l’espace de cinq minutes. Mais vous vous doutez bien que ça serait trop facile. C’est toujours louche quand c’est trop facile comme ça. Quand on écoute (je dis bien « quand on écoute » et pas « quand on entend », vous noterez l’importance de la nuance, je vous prie) une interprétation de Vivaldi, mettons, au hasard, un grand tube… Les Quatre Saisons ? Ca peut faire « flop » rien de plus, rien de moins. Pourquoi ? Parce qu’il n’y aurait pas de phrasé, parce qu’on n'y entendrait que vaguement qu’on a affaire à des cordes frottées. J’ai envie d’appeler ça une « exécution cul serré ». On vous a bien eu en en donnant le moins possible : « Quoi ? Vous vouliez du Vivaldi ? Ben vous reconnaissez pas ? C’est ce qu’il y a écrit sur la partition pourtant. J’vois pas trop le problème, là, c’est joli, nan ?  ‘voulez quoi d’plus ?» En voilà qui vous ont « exécuté » du Vivaldi. Donnez la partition à un ordinateur, vous pouvez être sur qu’il la joue mieux et qu’il vous gomme la mièvrerie – tout à y gagner, quoi. On fait quoi dans ce cas là ? On ne dit pas que c’est Vivaldi qui pêche. On cherche un bon disque, avec des interprètes et pas des bourreaux (C’est une profession comme une autre, et si elle a mauvaise presse c’est qu’elle n’est pas très créative. On préfèrera se prendre de passion pour les âme noires et les assassins qui déploient une invention proche du sublime dans leur crimes).

Oui, pour tous ceux qui en douteraient, il faut vraiment un interprète pour jouer Vivaldi. C’est à ce moment qu’on en vient au disque dont j’aimerais parler, celui d’Amandine Beyer et de l’ensemble Gli Incogniti, qui a tout fait pour offrir à notre vénitien et à sa musique ce que bon nombre ne daignent pas leur accorder par snobisme (encore une fois, la légende que « ce n’est que du Vivaldi »…). Je vous présente donc l’antithèse du Vivaldi-chemise-de-soie-pas-repassée : des phrases galbées, modelées ou bien coupées au rasoir et soigneusement étudiées, n’hésitant pas à remettre en question le travail des prédécesseurs ; des timbres mis en valeur, poussés parfois jusqu’au grincement rauque du boyaux heurté sans ménage par le crin. La jolie partie de virtuosité du Vivaldi à l’heure du p’tit déj’ pour se mettre de bonne humeur devient alors bien plus que cela. Elle se rapproche, avec ces interprètes, de la pyrotechnie ou du patinage artistique, spectacles qui jouent également avec la vie de ceux qui le donnent : quelques degrés en trop d’inclinaison du patin et c’est la chute violente assurée ; un mauvais dosage des proportions et la fusée qui explose c’est vous. Un coup d’archet dont on n’aurait pas bien surveillé l’attaque et… le violon se brise, son bois se répand sur le sol, les cordes cèdent et entourent le poignet, lacérant la chair. Avoir du talent, et oser ne pas juste s’en contenter, prendre des risques, ne pas mettre du beurre dans les épinards mais être le sel de la Terre. Vous voudrez bien comprendre, donc, que Vivaldi n’a rien de domestique ou de trivial, si on y met du sien : vous en avez la preuve au creux de l’oreille ! 


mardi 14 août 2012

La Porte de Félicité




Jusqu’à présent, j’ai écris sur des disques déjà parus, anciens comme tout neufs. Grande première aujourd’hui avec le disque à venir pour septembre « La Porte de Félicité », chez Zig-Zag Territoires. J’ai en effet eu la chance, dès le début de mon stage, de voir revenir de Turquie Franck Jaffrès, de l’entendre faire le mixage de l’enregistrement fait à Istanbul jour après jour, de faire les sous-titres de la vidéo réalisée par Alban Moraud sur le lieu de la prise son, de faire la relecture des textes du livret, de participer à la quête des illustrations qui l’accompagneront… Bref, j’ai fait partie des gens qui, dans la salle de travail, passent les instruments médicaux et encouragent la maman à pousser le bébé.

Il arrive bien souvent qu’après avoir trop écouté un disque, on en soit écœuré, qu’en connaître les dessous nous le rende trop familier et que l’on se sente lassé. Et bien ça n’a pas été le cas un seul instant : malgré tout cela et après avoir entendu chaque mesure jouée des dizaines de fois et Denis Raisin-Dadre expliquer son projet à peine un peu moins souvent, j’écoute avec un plaisir sans cesse renouvelé cet enregistrement prodigieux. Il a cela de magique qu’à chaque fois, j’éprouve la même sensation de surprise émerveillée, de saisissement que j’ai pu avoir la première fois. Il est l’un de ces disques si bien conçu et interprété qu’il n’a aucun mal à vous entrainer immédiatement à sa suite, dans son univers si particulier, regorgeant d’histoires, d’images, en un mot : vivant.

Mais de quoi s’agit-il ? Il s’agit d’une rencontre qui a probablement eu lieu, vers 14**, à Péra, dans les alentours de la ville alors Turque de Constantinople, entre orientaux et occidentaux. Oh, misère… Misère ? Vraiment ? Pas pour tous. Nos musiciens ne se fracassent pas mutuellement leurs instruments sur le crâne, loin de là. Ce ne sont pas eux, les guerriers, les diplomates. Que voulez-vous donc leur appliquer un communautarisme retors et belliqueux ? Denis Raisin-Dadre et Kudsi Erguner (respectivement l’Ensemble Doulce Mémoire et l’Ensemble Kudsi Erguner) ont parié, eux, sur un échange fructueux, enrichissant pour les uns comme pour les autres. Il y a par ailleurs dans les sources historiques – tant occidentales qu’orientales - plus d’un témoignage intrigué à propos de ces cohabitations entre deux mondes radicalement qui sont différents. On ne peut se voiler la face sur ce détail, bien sur, mais la différence n’a pas systématiquement empêché le respect, l’admiration, voir l’échange entre les communautés : courage, aptitudes au combat, médecine, voilà qui furent de bons sujets d’entente et de collaboration…

Et la musique, alors ? Cela n’a pas été écrit, mais ce disque en fait l’essai lui-même. En effet, les deux ensembles interprètent leurs propres musiques de cour, des musiques raffinées du XVème siècle ; ils les jouent de leur côté ou ensemble, l’un après l’autre… et le résultat est tout simplement délicieux. Les timbres sont d’une richesse incroyable et leurs contrastes ne font que ressortir au contact les uns des autres. La clarté et la précision de la flûte à bec trouve son pendant dans le son voilé et ondulant du ney . La voix pleine et ronde de l’occidental – comme un perle précieuse tout juste sortie de l’écrin protecteur de l’abbaye – s’entend répondre par la plainte vibrante et chaude du Turc –comme s’élevant des sables du désert. Et puis il y a aussi le luth, le oud, le psaltérion enchanteur, le qanoun, les puissantes chalemies… On imagine sans peine les deux troupes, dans l’une des nombreuses salles d’un des nombreux palais, s’observer - pour commencer - s’écouter d’un air sérieux et un peu sceptique… et avec néanmoins une pointe de curiosité qui a bien du mal à se dissimuler. Car les musiciens sont ce qu’ils sont, et leurs oreilles ne peuvent rester insensibles à ces déploiements musicaux inattendus, jamais imaginés, même. Aussi, les voilà finalement qui se mêlent, jouent les uns pour les autres, échangent leurs mélodies, s’interrogent sur la différence des systèmes modaux, et boivent du thé, beaucoup de thé, bien sûr (ne vous en faites pas, on n’entend pas un instant le bruit des cuillères dans les tasses). Chansons d’amour courtois, poèmes, pièces pour diverses cérémonies sacrées et profanes, déplorations : tout y passe, pour leur – et notre – plus grand plaisir. On se laisse encore surprendre par la délicatesse du répertoire occidental que l’on a l’impression de redécouvrir, et l’on ne peut que se réjouir de cette rencontre avec le répertoire de musique ancienne orientale, de son exceptionnelle virtuosité et de sa pâte sonore si différente, qui pétille à nos oreilles de novices. On n’a pas fini d’en explorer les nouveautés, et ce qu’elles nous disent de ces hommes qui l’interprètent, de leur rapport au monde que l’on aperçoit avec la simplicité et l’enthousiasme, la joie pure de celui qui ne fait encore que découvrir.


Un chemin parallèle qui me tient à coeur: les éditions Anacharsis... 


lundi 6 août 2012

Scarlatti, par Racha Arodaky





Encore une découverte saisissante dans les enregistrements des labels Outhere : celui des sonates pour clavier de Domenico Scarlatti, chez Zig-Zag Territoires…
C’est tout comme si l’on avait devant soi un après-midi entier pour feuilleter un lourd album de photographies de famille dont on n’aurait pas parcouru les pages depuis des dizaines d’années. Veillé par un soleil qui n’en finit pas d’exhaler une atmosphère de fin de journée d’automne, vous vous remémorez des souvenirs enfouis, laissés de côtés par le galop effréné de la vie, et qui pourtant n’ont rien de suranné. Chaque cliché offre à voir une pause différente : timide et légèrement empruntée, drôle et naturelle, conventionnelle, prise à l’insu de du modèle, figeant un geste pour toujours mais ne laissant rien d’explicite pour en deviner le but. Tous ces petits rectangles, avec leurs saveurs si différentes les unes des autres, vous entrainent irrésistiblement à tirer sur les lambeaux des souvenirs et à refaire tout autour d’eux la broderie qui leur insuffle soudainement une vie nouvelle… et quelle vie ! Alors que vous vous entourez de la mélancolie de ces instants définitivement passés, les voici qui, à présent, vous paraissent plus vivants et plus réels que vous-même, devenu un humble spectateur du théâtre de votre existante immortalisée, proliférant à jamais dans ces pages jaunies et poussiéreuses.

C’est un enfant bercé avec patience de longues heures durant, à travers les grandes pièces d’un appartement qui devait plus tard le voir s’égayer derrière la course souple d’un chat effrayé par son rire ou, plus tard encore, l’accueillir à son retour du lycée dans son uniforme si élégant, mais le visage pali par un tout premier chagrin amoureux.
Ce sont d’interminables après-midis de pluie, passés dans le confortable fauteuil vert, à lire paisiblement un roman. C’est une valse improvisée autour de ce même siège, sur le parquet brillant du grand salon, c’est un lustre de cristal brisé et dont les éclats répandus sur le sol miroitent telle une petite mer domestique, ce sont des tapis battus à pleine volée d’une main experte et desquels s’élève de fluides nuages de poussière.
Ce sont des matins d’été glorieux, lorsque le ciel s’embrase au-dessus d’un verger aux arbres ployant sous le poids des fruits colorés. Déjà, on s’y agite ça-et-là, une corbeille dans une main, l’autre sur le chapeau de paille qui fait mine de s’envoler. C’est, à califourchon sur une branche, un rire à gorge déployée alors que l’on recueille dans son tablier des abricots à la peau craquée par le sucre. C’est, plus tard dans la journée, une tendre accolade, allongés dans l’herbe haute, assommés de chaleur et de fatigue.
Ce sont des regards surpris - qui parfois dévoilent plus que toute parole - dans la liqueur de l’instant saisi, alors que l’on relève la tête de son ouvrage pour croiser l’œil rond de l’objectif, délicatement entouré par les doigts de son propriétaire.

Chaque sonate est l’une de ces photographies que vous regardez et qui vous engagent à enrouler tout autour vos propres souvenirs, à colorier le dessin esquissé par le piano seul. Le phrasé, délicieux, suggère avec habileté la douce amertume de vivre, les fines nuances des émotions humaines, les brusques changements d’humeur et l’imprévisibilité de l’être : parfois tempête, parfois battement de cil imperceptible. Le temps, également, dans toute l’instabilité de son écoulement, est marqué : les secondes anxieuses qui passent lentement s’étirent sans fin, ou bien la folle accélération des heures qui est magiquement opérée par une joie grisante.
Vous aussi, ouvrez la parenthèse, vous aussi ouvrez l’album : vous verrez, c’est le votre. Il n’attend que vous pour déployer toute la richesse de ses évocations.



lundi 30 juillet 2012

La Pastorella: Corelli in London





Que fait donc Corelli à Londres ? Il fait tout sauf prendre la pluie et déprimer, lui, l’italien. Sa musique, au contact du spleen anglais, ne se laisse pas abattre. Elle fait l’effet d’un rayon de soleil : elle réchauffe et égaie le cœur. Je vous plante les décors…

Voyez, tout le faste d’une cour méditerranéenne, un immense palais aux perspectives qui déploient toute leur majesté, leur grâce. L’œil est saturé par les richesses : architecture aux foisonnements indescriptibles, fresques, sculptures, tissus et vêtements, fontaines ruisselantes, cornes d’abondance, bibliothèques et doctes vieillards, nobles dames et jeunes damoiseaux en collants criards, volières crépitantes, etc. Dans le bleu profond du ciel, l’astre solaire dispense ses rayonnements à pleines brassées, faisant miroiter les dorures, nappant d’un doux halo les marbres et la nacre. Mais pourtant, dans cette cour qui fait tant montre de puissance seigneuriale, il n’est rien qui pèse (ou qui pose, comme on dit de coutume fort justement) : la simplicité est loi et le sentiment n’est qu’un bref émoi palpitant qui fait frissonner de joie ses heureux habitants. Seule la vigueur de la vie s’impose avec harmonie et aisance, dans des formes variées mais savamment proportionnées.

Les timbres des instruments se succèdent, se répondent et s’entrecroisent : les violons italiens découvrent en la flûte à bec, qui a été tant aimée par Purcell et ses compatriotes, une compagne de choix. Elle se présente tantôt piquante et pétillante de frénésie, tantôt ronde et chaude, polie malgré les aspérités du bois presque brut qui la compose. Quant aux bassons, ils font de leurs ronflements délicats un tapis de velours épais et moelleux en se posant à peine, en effleurant le sol frais du palais. C’est au-dessus de celui-ci que courent, dansent et culbutent les habitants du palais, à la fois fantasques et sérieux, grisés par la fraicheur de l’air vif du lever de soleil. Mais il arrive parfois aussi que le terrible soleil italien répande une langueur irrésistible et fige le ballet empreint de frénésie. Alors, seuls quelques personnages filiformes parviennent encore à trainer avec lenteur leurs basques pour aller s’asseoir dans l’ombre d’un cyprès, afin mieux se laisser envahir par la tiède chaleur. Ils glissent dans une torpeur mélancolique où ils se complaisent, comme dans un bain, prenant une forme de vie presque végétale et qui se nourrirait de l’épaisseur moite de cet air si chauffé qu’il en parait devenir du soleil à l’état de liquide.

Quand la nuit vient, que seuls quelques flambeaux brûlent en jetant leur faible lueur jaune sur les murs de pierre grise, le palais italien – aussi curieux que cela puisse paraître tant peu sont semblables les deux choses - prend des airs de city frileuse qui voudrait se pelotonner, et se recroqueville sur elle-même. Car tandis qu’elle dort paisiblement, autour d’elle, la campagne anglaise se pare du scintillement argenté de la lune, des fantômes vaporeux lèvent à peine leur voile au-dessus de l’herbe humide. Perchée sur une branche basse, une chouette ouvre un œil circonspect à la rondeur incrustée de paillettes jaunes et vertes, et observe entre les rares pierres tombales poussées de guingois, de petits elfes aux corps translucides qui viennent tirer la queue des rats en grimaçant de plaisir. La flûte à bec retrouve ainsi son rôle de prédilection : celle du mystère nocturne, de l’apparition irréelle et de la proximité étrange de la mort.

Quand on y pense, drôle de mélange que celui du méditerranéen et de la cité nord européenne de Londres : tout y passe, d’un opposé à l’autre, dans une grande variété qui pourrait surprendre. Certes, elle surprend, mais dans le sens fort du terme « surprise » : elle saisit le corps et en fait le théâtre de tout ce beau défilé émouvant et… on ne peut plus réjouissant. Car, oui : déprimé ? fatigué ? abattu ? persuadé de ne plus rien pouvoir ? Ce disque est exactement ce qu’il vous faut : vous ne pourrez plus vous empêcher de sourire et vous aurez, vous aussi, comme les habitants du palais, la sensation de flotter légèrement au dessus du sol, attiré vers le haut par la force de l’esprit galvanisé.

J’aurais pu me contenter de vous dire « un très beau disque de flûte à bec », car pour moi cette seule caractéristique est d’un intérêt primordial. Mais ce n’est pas seulement cela, c’est même loin d’être la première chose qui m’est venue à l’esprit, vous l’aurez lu dans les mots qui précèdent. Finissons tout de même par le dire et finissons avec cela : c’est de la merveilleuse flûte à bec, qui joue à tout sauf à n’être qu’elle-même. 



mardi 24 juillet 2012

Les Witches, Nobody's Jig





Ecrire un article sur le disque Nobody’s Jig des Witches pour le faire découvrir et essayer d’en dévoiler les multiples qualités que j’y trouve, c’est un peu comme essayer d’enfoncer une porte grande ouverte - voire même comme tenter une glissade sur le parquet de la Galerie des Glaces de Versailles en moulinant des bras. En effet, ce disque est probablement l’un des disques les plus connus et les plus salués du label Alpha. Mais qui sait, certains d’entre vous, peut-être, l’auront loupé ? De plus, la flûtiste qui est (encore un peu) en moi se révolterait à l’idée que je ne parle pas de ce disque, dont chaque piste a été pour moi l’objet d’une étude admirative en vue de la pratique du répertoire « pré-baroque » et de ses mystères interprétatifs. Sans parler de mon amour des évocations du traditionnel nord-européen, qui m’offrent toujours à voir des paysages et à ressentir, l’espace d’un instant, des atmosphères que j’aime tant, et qu’à défaut de pouvoir voyager moi-même, j’offre à mes oreilles avec délice. Car quoi de plus approprié à cela que la musique, « art abstrait » devant permettre à l’esprit d’errer à sa fantaisie, d’inventer des histoires qui ne sont que les nôtres en brodant avec notre imagination sur ce que suggèrent ces airs ? Nobody’s Jig, dit le titre : « gigue de personne » pour être mieux gigue de tous.

Commençons, je vous prie, par regarder un peu la couverture – parce que oui, Robin Davies derrière l’appareil oblige, elle est tout autant digne d’intérêt que ce que recèle le disque en lui-même. Vous voyez ces deux impressionnantes choppes de bière qui ont, ma foi, l’air fort attrayantes de générosité ? La glose habituelle nous informe que, dès le porche, commence l’évocation de la culture populaire du Royaume-Uni : une authenticité certaine qui suggère un certain plaisir des sens… Vous avez, rien qu’avec ce disque entre les mains, l’ouïe (évidemment), la vue, le goût, ainsi que l’odorat (bouchez-vous le nez pour voir, la bière n’aura plus aucun goût et une texture vaguement pétillante mais surtout mousseuse). Et puis si vous avez un tant soit peu de curiosité, en ouvrant le livret, vous tomberez sur cette admirable photographie d’un pan de vêtement au tissu fort riche : on est tenté de passer le doigt sur cette fine cordelette qui borde la veste, de tâter de la pulpe du pouce le rebondi des boutons du gilet. Voilà, donc, pour le toucher aussi. Et bien je propose, moi, que ces deux bières évoquent avec éloquence cette ivresse dont on se sent pris en écoutant ce disque… Car en effet, il y a de cela quelques années maintenant, j’ai été écouter ce programme des Witches, qui était donné dans le cadre du Festival Baroque de Pontoise. Je n’avais qu’une vague idée de ce qui m’attendait, je crois bien que j’étais un à moitié endormie, et (honte à moi) je m’asseyais un peu comme pour commencer prématurément ma nuit. Pourtant, de façon tout à fait opposée, à l’entracte, j’étais dans un état d’exaltation délirante: ravie, comblée, émerveillée, grisée par la musique, bref, vivant une émotion pure et de fait saisissante comme on en expérimente que très rarement au cours d’une vie. Imaginez une existence qui serait un décor gris, fade, flou, et seulement un peu plus net par endroits. Dans cette médiocrité généralisée, ce concert a été pour moi comme une soudaine apparition de la couleur verte. « Quelle tristesse que ces notes soient si vite égrainées, il y aurait tant à tirer de tout cela… », pense-t-on. Une fois le temps du concert écoulé, il semble ne nous rester qu’un pouls un peu rapide, tandis que les émotions qu’on aimerait vivre à chaque instant achèvent de s’évaporer à une vitesse alarmante.

Mais heureusement, oui, heureusement, il y a Alpha. Je sais, ça sonne comme un slogan publicitaire de poudre à laver, mais c’est depuis ma rencontre avec le disque de ce programme que j’ai réellement compris l’importance de ce label, la qualité de son travail, et surtout, surtout, que les artistes avec lesquels il collabore valent la peine d’être pris en considération, écoutés et loués. Je dirais même que c’est bien le minimum. Rendez-vous compte. En général on admire le génie des grands interprètes, mettons un pianiste virtuose : merveilleux don, des années de travail vissé sur son tabouret de piano à polir un concerto mesure par mesure. Pas mal, non ? ça vend du rêve, comme on dit. Alors maintenant, visualisons les Witches : prenez ce qu’on a dit pour le pianiste virtuose, adaptez bien sûr l’instrument de chacun plutôt qu’un piano, rajoutez également à bon nombre d’entre eux un second voire un troisième instrument, des heures et des heures de lecture de traités, de recherches d’esthétiques inédites, de déchiffrage de manuscrits tachés de traces de gras, un travail d’équipe pour ne faire qu’un, les nombreux soucis techniques qu’on rencontre avec la facture instrumentale plus ou moins balbutiante pour la recréation d’instruments anciens, etc. Loin de moi l’idée de dévaloriser le pianiste ou le violoniste virtuose ou encore le grand chef d’orchestre, évidemment, mais tout de même, pourquoi ne se rend-on pas compte de la réalité du sérieux du travail des musiciens spécialisés en musique ancienne ? Pourquoi les trouve-t-on obsessionnels et étriqués, eux, et pas le type capable de passer six heures de sa journée devant une rangée de touches noires et blanches ? Ma réponse serait : moins grandiose, moins suintant d’individualité tragique que les romantiques et moins dialectiquement poli que nos amis les classiques. On manque de patience, on manque d’habitude face à ces musiques qui n’ont pas été tamponnées par le saut des académies de manière systématique. Mais la musique ancienne fait son chemin dans les oreilles, certains disques semblent plus limpides et plus parlants – c’est par exemple le cas de celui des Witches – et parfois, ils font l’effet d’une boule de neige qu’on lancerait depuis un sommet, et l’on va se prendre avec avidité à tout écouter, à fouiller les moindres détails, à refaire le chemin déjà débroussaillé par les artistes pour une appréhension plus aisée des œuvres. Il fallait, pour que cela arrive, un label comme Alpha, qui a compris l’importance du travail pointilleux - et couvrant de nombreux domaines - de ces musiciens-chercheurs, qui ont plus d’un tour dans leur sac et savent également, malgré l’apparente aridité du travail musicologique, historique, esthétique et philosophique, trouver des passerelles de sensibilité avec leurs semblables - nous. Ils parviennent à capter de manière impérative l’attention fugace et retorse des auditeurs contemporains que nous sommes, sautant si facilement du coq à l’âne lorsque quelque chose ne nous parait pas directement évident. Alors bien sur, mon point de vue est largement influencé par le fait que j’ai moi-même étudié un instrument dont le répertoire se situe quasiment exclusivement en musique ancienne, me direz-vous. Je vois ça autrement. C’est par ces enregistrements que j’ai pu nourrir ma pratique, que mon goût pour ce répertoire a été enrichi, que j’ai mieux compris vers quoi tendre : j’ai retiré d’eux un véritable enseignement tout autant qu’un plaisir sans limite. Comment aurais-je fait sans eux ? Aurais-je fait sans eux ? J’en doute. Mais je suis sure qu’avec un peu de patience et d’attention, on ne peut qu’être enchanté de ce que l’on perçoit ou mieux, que l’on comprend – avec tout ce que ce terme recèle de signification.

Je dis cela d’Alpha, mais je pourrais également le dire de Zig-Zag Territoires, de Ricercar et des autres labels d’Outhere. Je dis cela des Witches, mais je pourrais également le dire de l’Ensemble Organum, du Poème Harmonique, de l’ensemble Clématis et des autres artistes édités par Outhere. Tous se trouvent en haut de la montagne enneigée et lancent leur petite boule de neige en ne comptant que sur le hasard et sur la souplesse habile du geste du poignet – mais autant être honnête, il relève lui aussi en grande partie du hasard. Alors pour ceux qui n’auraient pas encore été happés par la boule de neige grossissante, je ne peux que vous pousser devant afin que vous la preniez en pleine face, et je reviens donc à mon point de départ (la pédagogie est faite à base de répétition, tout le monde sait ça). Ecoutez ce disque merveilleux (au moins l’extrait, pitié, hop, clic, allez, allez !), qui a toutes les qualités possibles et imaginables : recherches musicologiques et esthétiques rigoureuses, instruments maitrisés à la perfection (si vous vous moquez encore de la flûte à bec, il est grand temps de vous déniaiser, et vous ne pourrez que maudire votre côté snob qui vous a fait passer à côté d’un tel instrument), équilibre sonore, fraicheur et surtout, humanité éloquente. Oui, c’est à vous qu’il cause, bon sang.




mercredi 18 juillet 2012

Clematis; Bach - Böhm





Je crois que je vous dois des excuses. Les disques dont j’ai choisi précédemment de vous parler m’ont surtout amenée à évoquer les thèmes de la souffrance et de la mort, et peut-être trop peu ceux de la joie et de la vie. Voici donc un disque approprié qui devrait donner le change : des cantates pour les mariages et autres fêtes, qui ne sont que des occasions de célébrer le bonheur d’être sur Terre en compagnie de ceux que l’on aime et de se réjouir avec eux. Ici, pas d’amour souffrant et malade de n’être que l’expression d’un irrépressible manque voué à n’être jamais satisfait ou qu’un feu détruisant tout sur son passage. Les suppliques désespérées font place à des dialogues apaisés d’âmes comblées, qui s’adressent mutuellement leur attachement plein et sincère, leur admiration. « Mein Freund is mein », « Meine Freundin ist schön », se lance-t-on avec beaucoup de douceur dans la voix. Mais alors, qu’est-ce donc que ce précieux amour que l’on chante bien peu ? Pourquoi faut-il chanter bien plus régulièrement des déchirements mortifères ? Pourtant, quelle merveille que cet amour qui se revendique avant toute chose comme amitié, bonne entente, respect et admiration !

Mais il y a plus, vous vous en doutez, n’est-ce pas ? Il y a comme une douce lumière qui transcende la scène du dialogue des amis, des amants, des époux, et qui installe l’atmosphère du Sublime, de l’ineffable. Serait-ce la bénédiction divine de la paix du foyer ? Le doigt généreux de Dieu qui donne sa grâce sans attendre en retour ? Il y aurait bien du mystère là-dedans, et les textes de ces cantates en parlent, certes. Mais laissons, je vous prie, ce Dieu qu’on nous sort à tout bout de champ pour quelque chose de plus terrien mais de non moins merveilleux. C’est le mystère de la vie, tout simplement, le mystère de la conception à l’œuvre au creux des corps, invisible mais certaine. C’est tout d’abord une simple petite concrétion puis un bourgeonnement incroyable qui grandit, grossit et se déploie bien au delà de ce que laissaient présager ses prémisses. Une petite chose chaude et palpitante de vie : voilà ce qui unit si bien les attentions de chacun, car que peut-elle sans vous ? Que peut son infinie fragilité contre vous et votre rudesse d’hommes rompus aux chemins les plus tortueux du monde ? Il n’a pas besoin de vos déchirements : au contraire il vous faudra pour elle, vous le savez, toute la douceur de l’amour comme parfait don de soi. Il ne s’agit pas seulement de donner la vie comme on fait un présent – sans plus s’en enquérir après le geste du don - mais également de donner sa vie, de renoncer à soi pour mieux se faire artisan. Ce n’est donc pas la bénédiction de Dieu qui instaure cette entente idéale, pas de grand orchestrateur miraculeux derrière tout cela : il n’y a que vous, humains bien peu dignes de confiance et terriblement inconstants, enfin à genoux et plein de dévouement –pour une fois pas de cette dévotion stupide. Il vous faut vous oublier vous-même pour ne penser qu’à cette minuscule lueur de vie capable uniquement de vaciller au moindre souffle un peu trop vigoureux.

Que faut-il alors, pour protéger et faire croitre la flamme ? Böhm et les deux Bach vous font entendre cet accord, cette entente de tous, cet alignement parfait, nécessaire à l’éclosion et au déploiement de la vie. Il y a cette infinie patience, ces gestes harmonieux dirigés avec toute l’attention nécessaire, cette légèreté avec laquelle on effleure à peine pour ne pas briser, cette affection tendre qui entoure tel un cocon : voix souriantes et rassurantes, orgues inspirant et expirant doucement, cordes éveillant en caressant ces tout nouveaux sens que le monde entier submerge sans retenue. Tel est le commencement de la vie : tout est déjà là, potentiellement contenu. Les membres se déplieront, les yeux s’ouvriront et verront, et tout cela fait l’objet d’une promesse confiante. Chaque jour à venir se veut être d’une douceur sans pareil et s’écoulant paisiblement, tandis que chaque nuit sera un délicieux sommeil veillé avec soin. La vie humaine n’a pas d’autre miracle que celui-ci : le miracle de l’humain lui-même, capable de réaliser l’harmonie idéale au développement de la vie. A miracle humain, musique humaine, cantates profanes.


à Albin



jeudi 12 juillet 2012

Bach, Cantates BWV 175 & 35, Guillon / Le Banquet Céleste





Je n’ai jamais vraiment aimé Bach. Jusqu’à il y a peu, du moins. Instrumentiste, je l’ai toujours joué comme on fait un sudoku : on su du cerveau, c’est plutôt valorisant quand on a enfin terminé, mais sinon, pas de grande émotion esthétique : on a l’impression d’avoir résolu un problème de maths particulièrement ardu. En tant qu’auditrice, j’ai souri aux Brandebourgeois et à leur gaillardise un peu ampoulée, j’ai entamé quelques suites pour violoncelle lors de grands soirs d’inspiration échevelée, mais elles ont la vertu de nous faire comprendre qu’en effet, on a un peu trop largué les amarres avec le monde réel, et qu’il est temps d’aller se coucher. Quand aux œuvres pour orgue, elles sont parfaites pour un trip mégalo, mais pas trop longtemps parce qu’au bout de cinq minutes les accords deviennent beaucoup trop touffus pour mes petites oreilles. Après ces constats, je me sens toujours un peu piteuse : je dois rater quelque chose, j’écoute mal, sinon on n’en ferait pas tout un plat de la musique de Bach. Mais enfin, je n’ai pas persévéré. C’est vrai quoi, il y a tant d’autres choses à écouter ! Et puis, il y a quelques jours, on m’a donné le disque de cantates de Bach, interprétées par le contre-ténor Damien Guillon, Maude Gratton à l'orgue et l'ensemble "Le Banquet Céleste", qui vient de paraitre chez Zig-Zag Territoires. J’ai accepté poliment en pensant : « Zut, du Bach, je vais avoir mal au crâne ». Mais comme je suis toujours de bonne volonté et prête à m’intéresser à tout, et bien j’ai mis le disque et j’ai serré les dents en me préparant à me faire agresser par un buisson épineux d’accords, couvrant à moitié le délire d’un chanteur gavé aux hormones.

En réalité, ça a été tout le contraire : point de houx coincé dans le canal auditif, mais des nuages cotonneux dans un ciel bleu constellé d’étoiles scintillantes. « Dieu le Père vous souhaite la bienvenue… chez vous » a annoncé Jésus avec un grand naturel dans ses tongs altocumulusiennes, tandis que Saint Pierre vous fait un signe de la tête, assis à un petit orgue émergeant de la nappe blanche moelleuse et qui lui forme un siège confortable (avec un dossier et tout). Tout cela n’a rien d’étonnant : il vous joue un air pour vous accueillir. Il s’agit tout de même du paradis, il ne faudrait pas que vous vous sentiez mal à l’aise dans votre nouveau séjour ! D’autant plus que vous venez de mourir, et vous avez eu votre lot d’épreuves terrifiantes pour toujours - oui, vous avez bien lu, pour toujours. On vous guide donc à travers ce palais bienheureux avec beaucoup de tact, comme on mène un propriétaire dans un domaine récemment acquis. Vous surplombez d’immenses salles, des jardins où des nuages sont taillés comme des massifs de buis, dans des formes parfaitement géométriques. Mais il y a bien sur aussi de petites alcôves douillettes dans lesquelles des feux follets vaporeux s’échappent mystérieusement, comme autant de petites lampes disposées pour votre unique confort. Soyez-en certain : votre éternité sera paisible...

Alors bien sur, cette musique respire la composition intellectuelle et savante de Bach, mais tout est mis en œuvre pour qu’elle soit également doucement souriante, amicale. L’interprétation est d’une grande sobriété, d’un dépouillement tout protestant. On se passe avec soulagement des grandes pompes, voir du côté carrément pompier : il s’agit d’une atmosphère respectable et intime, faisant fort à propos preuve de retenue. L’orgue offre différents jeux subtiles et délicats, évoquant des merveilles de félicité et de gloire, mais… poliment, humblement. Au fond, c’est un peu cela pour moi, l’amitié, et c’est comme si Bach venait de me tendre sa main. Nous voilà enfin réconciliés, après tant d’année de désintérêt, nous sommes enfin d’accords, voilà enfin l’émotion que j’en attendais sans bien savoir comment la trouver dans ses œuvres.

Ce fut également ma première vraie rencontre avec la voix de Damien Guillon seul, et c’est à lui que j’attribue la plus grande part de cette opération périlleuse de réconciliation. Sa manière de timbrer les notes, en leur donnant beaucoup de légèreté et de retenue, s’accorde parfaitement avec l’atmosphère de ces cantates. Sans pousser, juste à point, il pose sa voix au creux du son de l’ensemble : pas de compétition ou de cohabitation houleuse et vengeresse (« un contre tous, ils vont entendre ce qu’ils vont entendre ! ») mais le juste équilibre, sans guirlandes dégoulinantes. Qu’attendions-nous pour être chez Bach comme chez nous et pas sur un champ de bataille?


lundi 9 juillet 2012

Il Fasolo?





Le jour se lève d’un soleil jaune et déjà lourd d’une chaleur qui se répand sur la Naples du seicento (comment ça «ce n’est pas possible, j’habite en France métropolitaine » ? vous devez faire erreur !) Tout semble encore endormi… Tout ? Voilà que s’avance lentement dans la baie une drôle de barque, pleine à craquer de victuailles abondantes, accompagnées par une joyeuse compagnie de gueux plus ou moins grimaçants, mais visiblement très heureux de vous voir, parce qu’ils vous font de grands signes. Que les réjouissances commencent ! J’espère que vous êtes en appétit, mais aussi bien en jambe car en moins de deux, ils ont accosté, sont descendus sur les berges d’un bond (ou plutôt de plusieurs bonds plus ou moins réussis) et vous ont pris sous les bras pour vous emmener dans leur cortège en dansant et en sautillant à travers les rues poussiéreuses. Ils réveillent tous les habitants, vous montrant du doigt pour vous désigner comme l’auteur du boucan qu’ils font dans leur déambulation. Mais, par la magie du ventre vide qui cherche à se remplir, la mauvaise humeur au sortir du sommeil s’en va bien vite et la troupe grossit peu à peu, rejointe par les servantes qui veulent des fournitures pour leurs maitres et par les mendiants qui ramassent avec avidité les navets et les pois qui glissent sur sol à force de tortillage de reins et de battements de coudes. La troupe exubérante cri et rit à gorge déployée, et chacun de présenter son doux commerce.

S’ils ne courent pas dans la ville, ils s’ébattent dans la campagne adjacente, se prenant pour les nymphes, les bergers et les pastourelles. Ils jouent au raffinement et s’en moquent en bêlant et croassant tout en se chatouillant les uns les autres avec les plumeaux des roseaux et en jouant à saute-mouton. Ils se piquent de baisers depuis le bout du petit doigt jusqu’à l’épaule, dansent avec une grâce parfois discutable mais une adresse certaine, s’offrent des bouquets de grosses marguerites dans des courbettes qui font toucher le sol à leur nez, parfois se poussent en riant dans un étang, déclenchant le concert indigné de ses résidents. Comment ne pas envier ces soudains accès de naïveté enfantine auxquels ils savent accéder malgré la gravité de la vie et la tragédie de la condition humaine ? Ils célèbrent la joie, se réjouissant de la chère et de la chaire avec leur spontanéité caractéristique de gueux qui ne s’embarrassent pas des convenances. Ce fut un rapt, mais vous voilà conquis par leur générosité et leur bonhommie, leurs manières franches et simples. Vous prenez en affection ces gueules difformes et ces physionomies tordues, vêtues de chiffons colorés.
Vous vous tromperiez à croire qu’ils sont simplets et bêtes. Ils sont loin de l’être : s’ils se réjouissent en s’ébrouant bruyamment, ce n’est que pour ne point pleurer de leur condition. Ils ne sont, pour les élites grasses de la ville, que le bas peuple dont on ne se souci guère : ils sont les pauvres, les illettrés et les incultes. Ils ne partagent pas les joies codifiées de la haute société, mais qu’à cela ne tienne : ils ont leurs joies tout de même, et tant mieux si c’est le contentement du ventre bien rempli et du palet doucement flatté, la joie de danser et de crier ensemble, parce qu’ainsi, on est bien vivant. Mais ils ont aussi des émotions délicates et pures, sincères Ils connaissent mieux que quiconque les déchirures du cœur, les peines mélancoliques et ils les pleurent de toute leur âme avec un grand lyrisme dans de longues plaintes affectées. Il n’y a pour eux rien de plus grave et de plus sérieux que l’amour S’ils se consolent bien vite de leurs peines, c’est n’est pas par légèreté et futilité ou parce qu’ils mentaient sur la nature de leur sentiment. C’est parce que l’âme est naturellement changeante, et menteur est celui qui feint d’être encore attristé ou blessé tandis qu’il ne l’est plus : « il s’est excusé, nous pouvons à nouveau être amis » ou « elle n’est plus fâchée contre moi, je revis, le soleil se lève de nouveau sans se faire attendre ». Ils ne dissimulent pas, ils ne font qu’être et vivent pleinement, du soir au matin, du matin au soir. Leur visage est une succession de masques qui tantôt rient tantôt pleurent sans nuance.

Alors, faites un peu comme eux et ne vous formalisez pas de leur douce folie, riez du concert de braiements d’âne qu’ils vous offrent. Si l’amour n’est pas là, le ventre vous réjouira, et si votre panse est vide ainsi que la bourse à votre ceinture telle un chiffon qui pend, votre amie reviendra vers vous, vous ayant tout pardonné et déjà prête à vous faire une pitrerie pour vous faire oublier les grondements de votre ventre. Et ainsi va la vie.





jeudi 5 juillet 2012

Schubert: Rosamunde; Der Tod und das Mädchen




Le Sentiment romantique… Schubert vous le chante à merveille avec toutes ses facettes, avec tout l’aspect changeant, mouvant de l’intériorité qui fait que vous êtes vous de bien des manières qui souvent vous surprennent. Je crois bien que Schubert nous dit que nous sommes les premiers étonnés de nous-mêmes, avec la plus grand sincérité.
Connaissez-vous l’angoisse ?  Ecoutez donc son quatuor Rosamunde. Il vous dira que c’est un sentiment diffus, douloureux, parfois caché par une surface trop pâle et transparente qui laisse bien facilement en voir les formes menaçantes. C’est d’abord une sensation de légère fièvre alors que vous êtes au repos, une tension : vous voilà tourmenté par quelque chose qui ne se dévoile pas. Oh, non, pas de la peur, justement car vous ne savez pas l’objet réel de ce qui vous maintient éveillé. Vous tentez de passer au-dessus : si ce n’est pas nommable, alors ce n’est rien, n’est-ce pas ? Vous faites un effort pour trouver dans la chambre autour de vous le réconfort habituel, le sourire bienveillant des choses qui vous sont familières. Vous vous chantonnez la mélodie du quotidien doux, mais… mais vous n’en trouvez plus l’air, vous tombez toujours sur une fausse note et vous ne savez plus comment en retrouver la tonalité originale, celle qui vous berce et vous apaise. Les choses empirent, vous voilà effrayé, cette fois-ci, par vous-même et votre incapacité à vous remémorer les choses que vous connaissez par cœur, ces choses qui font que vous êtes vous-même et que l’environnement qui vous entoure vous est familier. Soudain vous êtes piqué d’une véritable peur, tout se déforme et devient monstrueux, menaçant, vos cheveux se dressent sur votre tête, vos dents grincent et tout votre corps se tord. Vous voilà debout, prêt à vous battre contre tout y compris votre propre personne pour que cette mascarade contre-nature cesse immédiatement. Mais encore plus soudainement que la peur est arrivée, elle s’en va, vous essayez de vous rechanter la mélodie rassurante. Vous y êtes presque, tout est normal sauf… sauf… cette note-là. Le combat reprend, se suspend pour vous laisser quelques instants redescendre dans l’état de tension fiévreuse.
Cela vous rappelle quelque chose ? Ce sont des heures d’enfermement fébrile, c’est une chambre close alors vos jambes réclament des kilomètres à parcourir ou bien… votre crâne seul, petite boite à torture dont vous ne sauriez vous détacher pour atteindre l’insouciance tant désirée.

La Jeune Fille et la Mort, un titre bien évocateur n’est-ce pas ? On en a eu de la glose pour décider quand parlait la Mort et ce qu’une jeune fille de bonne famille lui répondrait ! Allez, je vous offre un beau morceau de cliché : la jeune fille, parfait opposé de la Mort, et rien pourtant il qui n’intéresse plus la jeune fille que la Mort, qui « sait comment parler aux femmes », et lui fait « coucou », lui offrant des visions attirantes de morbidité. Si la jeune fille s’intéresse à la Mort, c’est parce qu’elle est terriblement romantique  et que le Sentiment, c’est aimer quelqu’un bien plus que soi. C’est, comme Werther, vivre l’amour ainsi qu’une terrible fièvre qui vous fait bouillir le cerveau et pleurer à chaudes larmes, tant et si bien qu’il ne paraît rien de plus doux et attrayant que de se précipiter du haut d’une falaise ou de se planter un couteau de cuisine dans l’estomac  – mais en prenant bien soin de ne pas laisser sortir son étoupe, bien sur, on est propre ici.
Bon. On peut essayer une autre interprétation maintenant ? D’abord, je voudrais vous dire que, si l’on considère le titre, c’est la jeune fille qui mène. La jeune fille a un terrible chagrin d’amour et elle a très mal, c’est la base, soit : elle vient de se faire planter un poignard dans le cœur (vous ne pouvez pas louper, ce sont les premières mesures). Elle doit faire face à un choix, un seul : mourir tout de suite ou se redresser et affronter le pire. Vous assistez à une scène de panique et d’angoisse (voir Rosamunde pour l’explication) : elle se débat terriblement, surplombe le vide à plusieurs reprises, frôle la crise cardiaque et puis… un calme soudain (deuxième mouvement). Vous voyez, elle git sur le sol. Vous guettez pour voir si elle respire encore. Visiblement, les mouvements de sa poitrine reprennent peu à peu de l’amplitude et elle vous fait un sourire presque rassurant, qui se déploie au beau milieu d’un visage mouillé par les larmes. Elle a attrapé la vie par le pan de son vêtement et défit la mort par le chant de son âme blessée mais vaillante. Elle a le cœur qui se gonfle, se soulève, explose de lyrisme ou  bien grogne comme un chien qui cherche à se défendre : non, la Mort ne la touchera plus de son doigts glacé et c’est elle, au contraire, qui lui tordra le cou. L’ascension commence, laborieuse, difficile mais infiniment glorieuse, resplendissante dans l’effort. Sous ses pieds sont les ténèbres de l’angoisse qui tentent de l’engloutir dans leurs lambeaux noirâtres. Au dessus de sa tête est la lumière du monde et de la vie qu’elle aspire de tous ses sens avec un appétit sans pareil, et loue la beauté d’Être dans une véritable frénésie de l’âme et du corps. Quand bien même l’angoisse reparait, elle se bouche les oreilles et cri par dessus la mélodie obsédante pour ne plus l’entendre. Le troisième mouvement est une courte passe d’arme : elle taille son chemin à travers les ronces avec la fermeté et la précision d’un bretteur (cette jeune fille-là n’a pas le bras gracile et blanc !), elle en a la galanterie, d’ailleurs… Et le quatrième mouvement ? Vous l’aviez vu, rampant sur le sol, pauvre résidu d’humanité proche de la tombe, la voilà triomphante ! Elle jongle avec la vie et la mort, en fait un jeu virtuose et désinvolte. Elle se dresse, victorieuse, enfin affermie, déployant la grandeur de sa victoire et l’étendue de son pouvoir.
Vous la trouvez toujours aussi neurasthénique la jeune fille ?