Que fait donc Corelli à Londres ? Il fait
tout sauf prendre la pluie et déprimer, lui, l’italien. Sa musique, au contact
du spleen anglais, ne se laisse pas abattre. Elle fait l’effet d’un rayon de
soleil : elle réchauffe et égaie le cœur. Je vous plante les décors…
Voyez, tout le faste d’une cour méditerranéenne, un immense palais
aux perspectives qui déploient toute leur majesté, leur grâce. L’œil est saturé
par les richesses : architecture aux foisonnements indescriptibles,
fresques, sculptures, tissus et vêtements, fontaines ruisselantes, cornes
d’abondance, bibliothèques et doctes vieillards, nobles dames et jeunes
damoiseaux en collants criards, volières crépitantes, etc. Dans le bleu profond
du ciel, l’astre solaire dispense ses rayonnements à pleines brassées, faisant
miroiter les dorures, nappant d’un doux halo les marbres et la nacre. Mais
pourtant, dans cette cour qui fait tant montre de puissance seigneuriale, il
n’est rien qui pèse (ou qui pose, comme on dit de coutume fort justement) :
la simplicité est loi et le sentiment n’est qu’un bref émoi palpitant qui fait
frissonner de joie ses heureux habitants. Seule la vigueur de la vie s’impose
avec harmonie et aisance, dans des formes variées mais savamment
proportionnées.
Les timbres des instruments se succèdent, se
répondent et s’entrecroisent : les violons italiens découvrent en la flûte
à bec, qui a été tant aimée par Purcell et ses compatriotes, une compagne de
choix. Elle se présente tantôt piquante et pétillante de frénésie, tantôt ronde
et chaude, polie malgré les aspérités du bois presque brut qui la compose.
Quant aux bassons, ils font de leurs ronflements délicats un tapis de velours
épais et moelleux en se posant à peine, en effleurant le sol frais du palais.
C’est au-dessus de celui-ci que courent, dansent et culbutent les habitants du
palais, à la fois fantasques et sérieux, grisés par la fraicheur de l’air vif
du lever de soleil. Mais il arrive parfois aussi que le terrible soleil italien
répande une langueur irrésistible et fige le ballet empreint de frénésie.
Alors, seuls quelques personnages filiformes parviennent encore à trainer avec
lenteur leurs basques pour aller s’asseoir dans l’ombre d’un cyprès, afin mieux
se laisser envahir par la tiède chaleur. Ils glissent dans une torpeur mélancolique
où ils se complaisent, comme dans un bain, prenant une forme de vie presque
végétale et qui se nourrirait de l’épaisseur moite de cet air si chauffé qu’il
en parait devenir du soleil à l’état de liquide.
Quand la nuit vient, que seuls quelques
flambeaux brûlent en jetant leur faible lueur jaune sur les murs de pierre
grise, le palais italien – aussi curieux que cela puisse paraître tant peu sont
semblables les deux choses - prend des airs de city frileuse qui voudrait se
pelotonner, et se recroqueville sur elle-même. Car tandis qu’elle dort
paisiblement, autour d’elle, la campagne anglaise se pare du scintillement
argenté de la lune, des fantômes vaporeux lèvent à peine leur voile au-dessus
de l’herbe humide. Perchée sur une branche basse, une chouette ouvre un œil
circonspect à la rondeur incrustée de paillettes jaunes et vertes, et observe
entre les rares pierres tombales poussées de guingois, de petits elfes aux
corps translucides qui viennent tirer la queue des rats en grimaçant de
plaisir. La flûte à bec retrouve ainsi son rôle de prédilection : celle du mystère nocturne, de l’apparition irréelle et de la
proximité étrange de la mort.
Quand on y pense, drôle de mélange que celui du
méditerranéen et de la cité nord européenne de Londres : tout y passe,
d’un opposé à l’autre, dans une grande variété qui pourrait surprendre. Certes,
elle surprend, mais dans le sens fort du terme « surprise » :
elle saisit le corps et en fait le théâtre de tout ce beau défilé émouvant et…
on ne peut plus réjouissant. Car, oui : déprimé ? fatigué ?
abattu ? persuadé de ne plus rien pouvoir ? Ce disque est exactement
ce qu’il vous faut : vous ne pourrez plus vous empêcher de sourire et vous
aurez, vous aussi, comme les habitants du palais, la sensation de flotter légèrement
au dessus du sol, attiré vers le haut par la force de l’esprit galvanisé.
J’aurais pu me contenter de vous dire « un très beau disque
de flûte à bec », car pour moi cette seule caractéristique est d’un
intérêt primordial. Mais ce n’est pas seulement cela, c’est même loin d’être la
première chose qui m’est venue à l’esprit, vous l’aurez lu dans les mots qui
précèdent. Finissons tout de même par le dire et finissons avec cela :
c’est de la merveilleuse flûte à bec, qui joue à tout sauf à n’être qu’elle-même.


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