lundi 6 août 2012

Scarlatti, par Racha Arodaky





Encore une découverte saisissante dans les enregistrements des labels Outhere : celui des sonates pour clavier de Domenico Scarlatti, chez Zig-Zag Territoires…
C’est tout comme si l’on avait devant soi un après-midi entier pour feuilleter un lourd album de photographies de famille dont on n’aurait pas parcouru les pages depuis des dizaines d’années. Veillé par un soleil qui n’en finit pas d’exhaler une atmosphère de fin de journée d’automne, vous vous remémorez des souvenirs enfouis, laissés de côtés par le galop effréné de la vie, et qui pourtant n’ont rien de suranné. Chaque cliché offre à voir une pause différente : timide et légèrement empruntée, drôle et naturelle, conventionnelle, prise à l’insu de du modèle, figeant un geste pour toujours mais ne laissant rien d’explicite pour en deviner le but. Tous ces petits rectangles, avec leurs saveurs si différentes les unes des autres, vous entrainent irrésistiblement à tirer sur les lambeaux des souvenirs et à refaire tout autour d’eux la broderie qui leur insuffle soudainement une vie nouvelle… et quelle vie ! Alors que vous vous entourez de la mélancolie de ces instants définitivement passés, les voici qui, à présent, vous paraissent plus vivants et plus réels que vous-même, devenu un humble spectateur du théâtre de votre existante immortalisée, proliférant à jamais dans ces pages jaunies et poussiéreuses.

C’est un enfant bercé avec patience de longues heures durant, à travers les grandes pièces d’un appartement qui devait plus tard le voir s’égayer derrière la course souple d’un chat effrayé par son rire ou, plus tard encore, l’accueillir à son retour du lycée dans son uniforme si élégant, mais le visage pali par un tout premier chagrin amoureux.
Ce sont d’interminables après-midis de pluie, passés dans le confortable fauteuil vert, à lire paisiblement un roman. C’est une valse improvisée autour de ce même siège, sur le parquet brillant du grand salon, c’est un lustre de cristal brisé et dont les éclats répandus sur le sol miroitent telle une petite mer domestique, ce sont des tapis battus à pleine volée d’une main experte et desquels s’élève de fluides nuages de poussière.
Ce sont des matins d’été glorieux, lorsque le ciel s’embrase au-dessus d’un verger aux arbres ployant sous le poids des fruits colorés. Déjà, on s’y agite ça-et-là, une corbeille dans une main, l’autre sur le chapeau de paille qui fait mine de s’envoler. C’est, à califourchon sur une branche, un rire à gorge déployée alors que l’on recueille dans son tablier des abricots à la peau craquée par le sucre. C’est, plus tard dans la journée, une tendre accolade, allongés dans l’herbe haute, assommés de chaleur et de fatigue.
Ce sont des regards surpris - qui parfois dévoilent plus que toute parole - dans la liqueur de l’instant saisi, alors que l’on relève la tête de son ouvrage pour croiser l’œil rond de l’objectif, délicatement entouré par les doigts de son propriétaire.

Chaque sonate est l’une de ces photographies que vous regardez et qui vous engagent à enrouler tout autour vos propres souvenirs, à colorier le dessin esquissé par le piano seul. Le phrasé, délicieux, suggère avec habileté la douce amertume de vivre, les fines nuances des émotions humaines, les brusques changements d’humeur et l’imprévisibilité de l’être : parfois tempête, parfois battement de cil imperceptible. Le temps, également, dans toute l’instabilité de son écoulement, est marqué : les secondes anxieuses qui passent lentement s’étirent sans fin, ou bien la folle accélération des heures qui est magiquement opérée par une joie grisante.
Vous aussi, ouvrez la parenthèse, vous aussi ouvrez l’album : vous verrez, c’est le votre. Il n’attend que vous pour déployer toute la richesse de ses évocations.



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