mardi 14 août 2012

La Porte de Félicité




Jusqu’à présent, j’ai écris sur des disques déjà parus, anciens comme tout neufs. Grande première aujourd’hui avec le disque à venir pour septembre « La Porte de Félicité », chez Zig-Zag Territoires. J’ai en effet eu la chance, dès le début de mon stage, de voir revenir de Turquie Franck Jaffrès, de l’entendre faire le mixage de l’enregistrement fait à Istanbul jour après jour, de faire les sous-titres de la vidéo réalisée par Alban Moraud sur le lieu de la prise son, de faire la relecture des textes du livret, de participer à la quête des illustrations qui l’accompagneront… Bref, j’ai fait partie des gens qui, dans la salle de travail, passent les instruments médicaux et encouragent la maman à pousser le bébé.

Il arrive bien souvent qu’après avoir trop écouté un disque, on en soit écœuré, qu’en connaître les dessous nous le rende trop familier et que l’on se sente lassé. Et bien ça n’a pas été le cas un seul instant : malgré tout cela et après avoir entendu chaque mesure jouée des dizaines de fois et Denis Raisin-Dadre expliquer son projet à peine un peu moins souvent, j’écoute avec un plaisir sans cesse renouvelé cet enregistrement prodigieux. Il a cela de magique qu’à chaque fois, j’éprouve la même sensation de surprise émerveillée, de saisissement que j’ai pu avoir la première fois. Il est l’un de ces disques si bien conçu et interprété qu’il n’a aucun mal à vous entrainer immédiatement à sa suite, dans son univers si particulier, regorgeant d’histoires, d’images, en un mot : vivant.

Mais de quoi s’agit-il ? Il s’agit d’une rencontre qui a probablement eu lieu, vers 14**, à Péra, dans les alentours de la ville alors Turque de Constantinople, entre orientaux et occidentaux. Oh, misère… Misère ? Vraiment ? Pas pour tous. Nos musiciens ne se fracassent pas mutuellement leurs instruments sur le crâne, loin de là. Ce ne sont pas eux, les guerriers, les diplomates. Que voulez-vous donc leur appliquer un communautarisme retors et belliqueux ? Denis Raisin-Dadre et Kudsi Erguner (respectivement l’Ensemble Doulce Mémoire et l’Ensemble Kudsi Erguner) ont parié, eux, sur un échange fructueux, enrichissant pour les uns comme pour les autres. Il y a par ailleurs dans les sources historiques – tant occidentales qu’orientales - plus d’un témoignage intrigué à propos de ces cohabitations entre deux mondes radicalement qui sont différents. On ne peut se voiler la face sur ce détail, bien sur, mais la différence n’a pas systématiquement empêché le respect, l’admiration, voir l’échange entre les communautés : courage, aptitudes au combat, médecine, voilà qui furent de bons sujets d’entente et de collaboration…

Et la musique, alors ? Cela n’a pas été écrit, mais ce disque en fait l’essai lui-même. En effet, les deux ensembles interprètent leurs propres musiques de cour, des musiques raffinées du XVème siècle ; ils les jouent de leur côté ou ensemble, l’un après l’autre… et le résultat est tout simplement délicieux. Les timbres sont d’une richesse incroyable et leurs contrastes ne font que ressortir au contact les uns des autres. La clarté et la précision de la flûte à bec trouve son pendant dans le son voilé et ondulant du ney . La voix pleine et ronde de l’occidental – comme un perle précieuse tout juste sortie de l’écrin protecteur de l’abbaye – s’entend répondre par la plainte vibrante et chaude du Turc –comme s’élevant des sables du désert. Et puis il y a aussi le luth, le oud, le psaltérion enchanteur, le qanoun, les puissantes chalemies… On imagine sans peine les deux troupes, dans l’une des nombreuses salles d’un des nombreux palais, s’observer - pour commencer - s’écouter d’un air sérieux et un peu sceptique… et avec néanmoins une pointe de curiosité qui a bien du mal à se dissimuler. Car les musiciens sont ce qu’ils sont, et leurs oreilles ne peuvent rester insensibles à ces déploiements musicaux inattendus, jamais imaginés, même. Aussi, les voilà finalement qui se mêlent, jouent les uns pour les autres, échangent leurs mélodies, s’interrogent sur la différence des systèmes modaux, et boivent du thé, beaucoup de thé, bien sûr (ne vous en faites pas, on n’entend pas un instant le bruit des cuillères dans les tasses). Chansons d’amour courtois, poèmes, pièces pour diverses cérémonies sacrées et profanes, déplorations : tout y passe, pour leur – et notre – plus grand plaisir. On se laisse encore surprendre par la délicatesse du répertoire occidental que l’on a l’impression de redécouvrir, et l’on ne peut que se réjouir de cette rencontre avec le répertoire de musique ancienne orientale, de son exceptionnelle virtuosité et de sa pâte sonore si différente, qui pétille à nos oreilles de novices. On n’a pas fini d’en explorer les nouveautés, et ce qu’elles nous disent de ces hommes qui l’interprètent, de leur rapport au monde que l’on aperçoit avec la simplicité et l’enthousiasme, la joie pure de celui qui ne fait encore que découvrir.


Un chemin parallèle qui me tient à coeur: les éditions Anacharsis... 


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