mardi 21 août 2012

Vivaldi, Les Quatre Saisons; A. Beyer, Gli Incogniti






« Jouer du Vivaldi, c’est comme enfiler des perles. Oui, après tout, ce ne sont que des mouvements rapides à base d’arpèges déchainés et des mouvements lents qui sont de jolies petites mélodies. Tout ce que ça demande, c’est un peu de maitrise de son instrument (le minimum que l’on peut attendre d’un instrumentiste digne de ce nom !) et d’élégantes bouffées sentimentales. De toute façon Vivaldi utilise toujours les mêmes tours pour faire tinter les oreilles et il n’y a pas grand chose à comprendre à cette musique. Profitons-en pour nous rouler à l’aise dans mielleux, ça fait du bien parfois, la facilité. »

Je ne cite personne, je fais plutôt un condensé des mauvaises pensées qui trainent plus ou moins dans nos esprits et qui nous font conclure que Vivaldi, ce n’est jamais que de l’hédonisme et que l’hédonisme, c’est cheap et grossier. On pourrait en rester là : ça, n’empêcherait personne d’entendre du Vivaldi en ressentant un peu de plaisir, d’en jouer en se prenant pour un génie l’espace de cinq minutes. Mais vous vous doutez bien que ça serait trop facile. C’est toujours louche quand c’est trop facile comme ça. Quand on écoute (je dis bien « quand on écoute » et pas « quand on entend », vous noterez l’importance de la nuance, je vous prie) une interprétation de Vivaldi, mettons, au hasard, un grand tube… Les Quatre Saisons ? Ca peut faire « flop » rien de plus, rien de moins. Pourquoi ? Parce qu’il n’y aurait pas de phrasé, parce qu’on n'y entendrait que vaguement qu’on a affaire à des cordes frottées. J’ai envie d’appeler ça une « exécution cul serré ». On vous a bien eu en en donnant le moins possible : « Quoi ? Vous vouliez du Vivaldi ? Ben vous reconnaissez pas ? C’est ce qu’il y a écrit sur la partition pourtant. J’vois pas trop le problème, là, c’est joli, nan ?  ‘voulez quoi d’plus ?» En voilà qui vous ont « exécuté » du Vivaldi. Donnez la partition à un ordinateur, vous pouvez être sur qu’il la joue mieux et qu’il vous gomme la mièvrerie – tout à y gagner, quoi. On fait quoi dans ce cas là ? On ne dit pas que c’est Vivaldi qui pêche. On cherche un bon disque, avec des interprètes et pas des bourreaux (C’est une profession comme une autre, et si elle a mauvaise presse c’est qu’elle n’est pas très créative. On préfèrera se prendre de passion pour les âme noires et les assassins qui déploient une invention proche du sublime dans leur crimes).

Oui, pour tous ceux qui en douteraient, il faut vraiment un interprète pour jouer Vivaldi. C’est à ce moment qu’on en vient au disque dont j’aimerais parler, celui d’Amandine Beyer et de l’ensemble Gli Incogniti, qui a tout fait pour offrir à notre vénitien et à sa musique ce que bon nombre ne daignent pas leur accorder par snobisme (encore une fois, la légende que « ce n’est que du Vivaldi »…). Je vous présente donc l’antithèse du Vivaldi-chemise-de-soie-pas-repassée : des phrases galbées, modelées ou bien coupées au rasoir et soigneusement étudiées, n’hésitant pas à remettre en question le travail des prédécesseurs ; des timbres mis en valeur, poussés parfois jusqu’au grincement rauque du boyaux heurté sans ménage par le crin. La jolie partie de virtuosité du Vivaldi à l’heure du p’tit déj’ pour se mettre de bonne humeur devient alors bien plus que cela. Elle se rapproche, avec ces interprètes, de la pyrotechnie ou du patinage artistique, spectacles qui jouent également avec la vie de ceux qui le donnent : quelques degrés en trop d’inclinaison du patin et c’est la chute violente assurée ; un mauvais dosage des proportions et la fusée qui explose c’est vous. Un coup d’archet dont on n’aurait pas bien surveillé l’attaque et… le violon se brise, son bois se répand sur le sol, les cordes cèdent et entourent le poignet, lacérant la chair. Avoir du talent, et oser ne pas juste s’en contenter, prendre des risques, ne pas mettre du beurre dans les épinards mais être le sel de la Terre. Vous voudrez bien comprendre, donc, que Vivaldi n’a rien de domestique ou de trivial, si on y met du sien : vous en avez la preuve au creux de l’oreille ! 


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