« Jouer
du Vivaldi, c’est comme enfiler des perles. Oui, après tout, ce ne sont que des
mouvements rapides à base d’arpèges déchainés et des mouvements lents qui sont
de jolies petites mélodies. Tout ce que ça demande, c’est un peu de maitrise de
son instrument (le minimum que l’on peut attendre d’un instrumentiste digne de
ce nom !) et d’élégantes bouffées sentimentales. De toute façon Vivaldi
utilise toujours les mêmes tours pour faire tinter les oreilles et il n’y a pas
grand chose à comprendre à cette musique. Profitons-en pour nous rouler à
l’aise dans mielleux, ça fait du bien parfois, la facilité. »
Je ne
cite personne, je fais plutôt un condensé des mauvaises pensées qui trainent
plus ou moins dans nos esprits et qui nous font conclure que Vivaldi, ce n’est
jamais que de l’hédonisme et que l’hédonisme, c’est cheap et grossier. On
pourrait en rester là : ça, n’empêcherait personne d’entendre du Vivaldi en
ressentant un peu de plaisir, d’en jouer en se prenant pour un génie l’espace
de cinq minutes. Mais vous vous doutez bien que ça serait trop facile. C’est
toujours louche quand c’est trop facile comme ça. Quand on écoute (je dis bien
« quand on écoute » et pas « quand on entend », vous
noterez l’importance de la nuance, je vous prie) une interprétation de Vivaldi,
mettons, au hasard, un grand tube… Les Quatre Saisons ? Ca peut faire « flop »
rien de plus, rien de moins. Pourquoi ? Parce qu’il n’y aurait pas de
phrasé, parce qu’on n'y entendrait que vaguement qu’on a affaire à des cordes frottées.
J’ai envie d’appeler ça une « exécution cul serré ». On vous a bien
eu en en donnant le moins possible : « Quoi ? Vous vouliez du
Vivaldi ? Ben vous reconnaissez pas ? C’est ce qu’il y a écrit sur la
partition pourtant. J’vois pas trop le problème, là, c’est joli, nan ?
‘voulez quoi d’plus ?» En voilà qui vous ont « exécuté » du
Vivaldi. Donnez la partition à un ordinateur, vous pouvez être sur qu’il la
joue mieux et qu’il vous gomme la mièvrerie – tout à y gagner, quoi. On fait
quoi dans ce cas là ? On ne dit pas que c’est Vivaldi qui pêche. On
cherche un bon disque, avec des interprètes et pas des bourreaux (C’est une
profession comme une autre, et si elle a mauvaise presse c’est qu’elle n’est
pas très créative. On préfèrera se prendre de passion pour les âme noires et
les assassins qui déploient une invention proche du sublime dans leur crimes).
Oui,
pour tous ceux qui en douteraient, il faut vraiment un interprète pour jouer
Vivaldi. C’est à ce moment qu’on en vient au disque dont j’aimerais parler,
celui d’Amandine Beyer et de l’ensemble Gli Incogniti, qui a tout fait pour offrir
à notre vénitien et à sa musique ce que bon nombre ne daignent pas leur
accorder par snobisme (encore une fois, la légende que « ce n’est que du
Vivaldi »…). Je vous présente donc l’antithèse du Vivaldi-chemise-de-soie-pas-repassée :
des phrases galbées, modelées ou bien coupées au rasoir et soigneusement
étudiées, n’hésitant pas à remettre en question le travail des prédécesseurs ;
des timbres mis en valeur, poussés parfois jusqu’au grincement rauque du boyaux
heurté sans ménage par le crin. La jolie partie de virtuosité du Vivaldi à
l’heure du p’tit déj’ pour se mettre de bonne humeur devient alors bien plus
que cela. Elle se rapproche, avec ces interprètes, de la pyrotechnie ou du
patinage artistique, spectacles qui jouent également avec la vie de ceux qui le
donnent : quelques degrés en trop d’inclinaison du patin et c’est la chute
violente assurée ; un mauvais dosage des proportions et la fusée qui
explose c’est vous. Un coup d’archet dont on n’aurait pas bien surveillé
l’attaque et… le violon se brise, son bois se répand sur le sol, les cordes
cèdent et entourent le poignet, lacérant la chair. Avoir du talent,
et oser ne pas juste s’en contenter, prendre des risques, ne pas mettre du
beurre dans les épinards mais être le sel de la Terre. Vous voudrez bien
comprendre, donc, que Vivaldi n’a rien de domestique ou de trivial, si on y met
du sien : vous en avez la preuve au creux de l’oreille !
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