jeudi 4 octobre 2012

Fauré: Quintettes; Le Sage / Quatuor Ebène



                

         Pendant quelques secondes, cela parait facile, enivrant, un rêve éveillé, la simplicité de la rosée déposée délicatement sur le vert tendre des frêles feuilles d’un arbre et la douce lumière jaune qui en traverse la soie, révélant les nervures sinueuses. Le piano se fait liquide tandis que les violons exhalent la douce caresse du vent frais. Mais voici que d’un froncement de sourcils, ils prennent un tout autre visage, comme raturant rageusement la délicatesse de l’harmonie arpégée de la page précédente. On voudrait protester, continuer à se blottir dans ce doux et rassurant mystère de la vie, que nous nous plaisons à prendre pour cette chose si simple et si délicieuse, l’espace d’un instant. En fait, c’est que nous sommes gênés par cette présence insistante qui fait fi des fines broderies et semble ânonner son choral tout exprès pour nous empêcher de les entendre, nous empêcher de nous y reposer pour nous y complaire. Deux choix s’offrent alors à nous : ranger le disque dans sa boite ou… réfléchir à ce que cela peut bien vouloir nous dire avec autant d’insistance.
                Non, je ne crois pas que ce disque soit un disque qu’on mette dans la chaine pour finalement commencer à faire autre chose, ou bien parler à des amis pendant l’apéro. Cette musique ne peut s’inscrire dans le quotidien et ses petites activités qui demandent chacune leur rythme, leur humeur de prédilection pour être bien accomplies. Tout au contraire, elle interroge, porte à la réflexion sur la vie elle-même et sur ce qu’elle a de semblable avec cette musique qui nous parait tout à la fois âpre, dissonante comme le rêve d’une torpeur fiévreuse, et merveilleusement douce, déroulant ses images de félicité.
Il y a que Fauré ne nous caresse pas dans le sens du poil, il ne nous prend pas pour des niais : la vie de nos sens n’est ni un alignement cosmique lorsque nous sommes heureux, ni un bouillon infâme et chaotique lorsque nous allons mal. Nous sommes le théâtre d’un affrontement permanent entre deux modes d’être radicalement différents et qui n’ont aucune envie de s’accorder, qui ne peuvent que s’ignorer l’un l’autre, faisant naître en nous une multitude d’impressions et de souvenirs fugaces et incompréhensibles car trop mêlés. Il y a d’une part le réel, le vécu, ce présent chiffonné, imparfait, décevant et désuet : celui de la limitation de notre corps et des sensations qu’il recueille. Ce sont les grincements oppressants, triviaux du quatuor à cordes, et l’harmonie singulière qu’ils instaurent avec le piano, qui nous fait nous sentir comme étrangers à nous-mêmes. Et puis il y a d’autre part l’imagination, toujours à la recherche de l’idéal et qui déploie son rêve, veut le projeter sur la réalité, s’y retrouver et s’y reconnaitre. Elle regrette en chantant un passé qu’elle entoure de dorures, appelant de sa voix un futur qu’elle souhaite retrouver identique et qui ne peut jamais être tel, puisque le passé a ce tragique d’être à jamais laissé derrière nous. C’est la féérie des accords et arpèges égrenés par le piano… qui ne peuvent que nous parvenir étranges, étrangers, même, troublants, à frotter leur dentelle contre l’insistance d’acier du quatuor à corde, instaurant une atmosphère fumeuse, tendue de toiles d’araignée. Mais également il y a ces rares moments de concordance durant lesquels le combat cesse pour devenir un seul et même mouvement. C’est cette ligne mélodique entêtante et qui parait après ces troublants accords d’une ridicule naïveté, d’une écœurante simplicité qui suinte le mensonge : Fauré se moquerait-il de notre tendance à revenir inlassablement à ce comportement idéaliste qui ne cesse de se démentir sciemment en nous à chaque instant ? Mais… quelles sont ces exceptions si rares durant lesquelles l’imagination semble prendre le dessus si fugacement ? Que faire de la parenthèse de l’expérience mystique de l’art – pour autant qu’il s’agisse d’elle ?
Alors… maintenant, réécoutons ce disque, je vous prie, et transformons désormais la réflexion en cette sorte d’expérience. Nous pouvons le faire, à présent que nous sommes dans le secret, et que nous savons que le secret n’est tel que s’il le demeure, nous offrant pour toujours un horizon dont nous souhaitons tantôt admirer, tantôt scruter avec un intérêt passionné les brumes passantes. Jouir béatement des formes qui se modulent sans cesse… ou bien tenter une ontologie ?

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