mardi 24 juillet 2012

Les Witches, Nobody's Jig





Ecrire un article sur le disque Nobody’s Jig des Witches pour le faire découvrir et essayer d’en dévoiler les multiples qualités que j’y trouve, c’est un peu comme essayer d’enfoncer une porte grande ouverte - voire même comme tenter une glissade sur le parquet de la Galerie des Glaces de Versailles en moulinant des bras. En effet, ce disque est probablement l’un des disques les plus connus et les plus salués du label Alpha. Mais qui sait, certains d’entre vous, peut-être, l’auront loupé ? De plus, la flûtiste qui est (encore un peu) en moi se révolterait à l’idée que je ne parle pas de ce disque, dont chaque piste a été pour moi l’objet d’une étude admirative en vue de la pratique du répertoire « pré-baroque » et de ses mystères interprétatifs. Sans parler de mon amour des évocations du traditionnel nord-européen, qui m’offrent toujours à voir des paysages et à ressentir, l’espace d’un instant, des atmosphères que j’aime tant, et qu’à défaut de pouvoir voyager moi-même, j’offre à mes oreilles avec délice. Car quoi de plus approprié à cela que la musique, « art abstrait » devant permettre à l’esprit d’errer à sa fantaisie, d’inventer des histoires qui ne sont que les nôtres en brodant avec notre imagination sur ce que suggèrent ces airs ? Nobody’s Jig, dit le titre : « gigue de personne » pour être mieux gigue de tous.

Commençons, je vous prie, par regarder un peu la couverture – parce que oui, Robin Davies derrière l’appareil oblige, elle est tout autant digne d’intérêt que ce que recèle le disque en lui-même. Vous voyez ces deux impressionnantes choppes de bière qui ont, ma foi, l’air fort attrayantes de générosité ? La glose habituelle nous informe que, dès le porche, commence l’évocation de la culture populaire du Royaume-Uni : une authenticité certaine qui suggère un certain plaisir des sens… Vous avez, rien qu’avec ce disque entre les mains, l’ouïe (évidemment), la vue, le goût, ainsi que l’odorat (bouchez-vous le nez pour voir, la bière n’aura plus aucun goût et une texture vaguement pétillante mais surtout mousseuse). Et puis si vous avez un tant soit peu de curiosité, en ouvrant le livret, vous tomberez sur cette admirable photographie d’un pan de vêtement au tissu fort riche : on est tenté de passer le doigt sur cette fine cordelette qui borde la veste, de tâter de la pulpe du pouce le rebondi des boutons du gilet. Voilà, donc, pour le toucher aussi. Et bien je propose, moi, que ces deux bières évoquent avec éloquence cette ivresse dont on se sent pris en écoutant ce disque… Car en effet, il y a de cela quelques années maintenant, j’ai été écouter ce programme des Witches, qui était donné dans le cadre du Festival Baroque de Pontoise. Je n’avais qu’une vague idée de ce qui m’attendait, je crois bien que j’étais un à moitié endormie, et (honte à moi) je m’asseyais un peu comme pour commencer prématurément ma nuit. Pourtant, de façon tout à fait opposée, à l’entracte, j’étais dans un état d’exaltation délirante: ravie, comblée, émerveillée, grisée par la musique, bref, vivant une émotion pure et de fait saisissante comme on en expérimente que très rarement au cours d’une vie. Imaginez une existence qui serait un décor gris, fade, flou, et seulement un peu plus net par endroits. Dans cette médiocrité généralisée, ce concert a été pour moi comme une soudaine apparition de la couleur verte. « Quelle tristesse que ces notes soient si vite égrainées, il y aurait tant à tirer de tout cela… », pense-t-on. Une fois le temps du concert écoulé, il semble ne nous rester qu’un pouls un peu rapide, tandis que les émotions qu’on aimerait vivre à chaque instant achèvent de s’évaporer à une vitesse alarmante.

Mais heureusement, oui, heureusement, il y a Alpha. Je sais, ça sonne comme un slogan publicitaire de poudre à laver, mais c’est depuis ma rencontre avec le disque de ce programme que j’ai réellement compris l’importance de ce label, la qualité de son travail, et surtout, surtout, que les artistes avec lesquels il collabore valent la peine d’être pris en considération, écoutés et loués. Je dirais même que c’est bien le minimum. Rendez-vous compte. En général on admire le génie des grands interprètes, mettons un pianiste virtuose : merveilleux don, des années de travail vissé sur son tabouret de piano à polir un concerto mesure par mesure. Pas mal, non ? ça vend du rêve, comme on dit. Alors maintenant, visualisons les Witches : prenez ce qu’on a dit pour le pianiste virtuose, adaptez bien sûr l’instrument de chacun plutôt qu’un piano, rajoutez également à bon nombre d’entre eux un second voire un troisième instrument, des heures et des heures de lecture de traités, de recherches d’esthétiques inédites, de déchiffrage de manuscrits tachés de traces de gras, un travail d’équipe pour ne faire qu’un, les nombreux soucis techniques qu’on rencontre avec la facture instrumentale plus ou moins balbutiante pour la recréation d’instruments anciens, etc. Loin de moi l’idée de dévaloriser le pianiste ou le violoniste virtuose ou encore le grand chef d’orchestre, évidemment, mais tout de même, pourquoi ne se rend-on pas compte de la réalité du sérieux du travail des musiciens spécialisés en musique ancienne ? Pourquoi les trouve-t-on obsessionnels et étriqués, eux, et pas le type capable de passer six heures de sa journée devant une rangée de touches noires et blanches ? Ma réponse serait : moins grandiose, moins suintant d’individualité tragique que les romantiques et moins dialectiquement poli que nos amis les classiques. On manque de patience, on manque d’habitude face à ces musiques qui n’ont pas été tamponnées par le saut des académies de manière systématique. Mais la musique ancienne fait son chemin dans les oreilles, certains disques semblent plus limpides et plus parlants – c’est par exemple le cas de celui des Witches – et parfois, ils font l’effet d’une boule de neige qu’on lancerait depuis un sommet, et l’on va se prendre avec avidité à tout écouter, à fouiller les moindres détails, à refaire le chemin déjà débroussaillé par les artistes pour une appréhension plus aisée des œuvres. Il fallait, pour que cela arrive, un label comme Alpha, qui a compris l’importance du travail pointilleux - et couvrant de nombreux domaines - de ces musiciens-chercheurs, qui ont plus d’un tour dans leur sac et savent également, malgré l’apparente aridité du travail musicologique, historique, esthétique et philosophique, trouver des passerelles de sensibilité avec leurs semblables - nous. Ils parviennent à capter de manière impérative l’attention fugace et retorse des auditeurs contemporains que nous sommes, sautant si facilement du coq à l’âne lorsque quelque chose ne nous parait pas directement évident. Alors bien sur, mon point de vue est largement influencé par le fait que j’ai moi-même étudié un instrument dont le répertoire se situe quasiment exclusivement en musique ancienne, me direz-vous. Je vois ça autrement. C’est par ces enregistrements que j’ai pu nourrir ma pratique, que mon goût pour ce répertoire a été enrichi, que j’ai mieux compris vers quoi tendre : j’ai retiré d’eux un véritable enseignement tout autant qu’un plaisir sans limite. Comment aurais-je fait sans eux ? Aurais-je fait sans eux ? J’en doute. Mais je suis sure qu’avec un peu de patience et d’attention, on ne peut qu’être enchanté de ce que l’on perçoit ou mieux, que l’on comprend – avec tout ce que ce terme recèle de signification.

Je dis cela d’Alpha, mais je pourrais également le dire de Zig-Zag Territoires, de Ricercar et des autres labels d’Outhere. Je dis cela des Witches, mais je pourrais également le dire de l’Ensemble Organum, du Poème Harmonique, de l’ensemble Clématis et des autres artistes édités par Outhere. Tous se trouvent en haut de la montagne enneigée et lancent leur petite boule de neige en ne comptant que sur le hasard et sur la souplesse habile du geste du poignet – mais autant être honnête, il relève lui aussi en grande partie du hasard. Alors pour ceux qui n’auraient pas encore été happés par la boule de neige grossissante, je ne peux que vous pousser devant afin que vous la preniez en pleine face, et je reviens donc à mon point de départ (la pédagogie est faite à base de répétition, tout le monde sait ça). Ecoutez ce disque merveilleux (au moins l’extrait, pitié, hop, clic, allez, allez !), qui a toutes les qualités possibles et imaginables : recherches musicologiques et esthétiques rigoureuses, instruments maitrisés à la perfection (si vous vous moquez encore de la flûte à bec, il est grand temps de vous déniaiser, et vous ne pourrez que maudire votre côté snob qui vous a fait passer à côté d’un tel instrument), équilibre sonore, fraicheur et surtout, humanité éloquente. Oui, c’est à vous qu’il cause, bon sang.




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