Je n’ai
jamais vraiment aimé Bach. Jusqu’à il y a peu, du moins. Instrumentiste, je
l’ai toujours joué comme on fait un sudoku : on su du cerveau, c’est
plutôt valorisant quand on a enfin terminé, mais sinon, pas de grande émotion
esthétique : on a l’impression d’avoir résolu un problème de maths
particulièrement ardu. En tant qu’auditrice, j’ai souri aux Brandebourgeois et
à leur gaillardise un peu ampoulée, j’ai entamé quelques suites pour
violoncelle lors de grands soirs d’inspiration échevelée, mais elles ont la
vertu de nous faire comprendre qu’en effet, on a un peu trop largué les amarres
avec le monde réel, et qu’il est temps d’aller se coucher. Quand aux œuvres
pour orgue, elles sont parfaites pour un trip mégalo, mais pas trop longtemps
parce qu’au bout de cinq minutes les accords deviennent beaucoup trop touffus
pour mes petites oreilles. Après ces constats, je me sens toujours un peu piteuse :
je dois rater quelque chose, j’écoute mal, sinon on n’en ferait pas tout un
plat de la musique de Bach. Mais enfin, je n’ai pas persévéré. C’est vrai quoi,
il y a tant d’autres choses à écouter ! Et puis, il y a quelques jours, on
m’a donné le disque de cantates de Bach, interprétées par le contre-ténor
Damien Guillon, Maude Gratton à l'orgue et l'ensemble "Le Banquet Céleste", qui vient de paraitre chez Zig-Zag Territoires. J’ai accepté
poliment en pensant : « Zut, du Bach, je vais avoir mal au crâne ».
Mais comme je suis toujours de bonne volonté et prête à m’intéresser à tout, et
bien j’ai mis le disque et j’ai serré les dents en me préparant à me faire
agresser par un buisson épineux d’accords, couvrant à moitié le délire d’un chanteur
gavé aux hormones.
En
réalité, ça a été tout le contraire : point de houx coincé dans le canal
auditif, mais des nuages cotonneux dans un ciel bleu constellé d’étoiles
scintillantes. « Dieu le Père vous souhaite la bienvenue… chez vous »
a annoncé Jésus avec un grand naturel dans ses tongs altocumulusiennes, tandis que
Saint Pierre vous fait un signe de la tête, assis à un petit orgue émergeant de
la nappe blanche moelleuse et qui lui forme un siège confortable (avec un
dossier et tout). Tout cela n’a rien d’étonnant : il vous joue un air pour
vous accueillir. Il s’agit tout de même du paradis, il ne faudrait pas que vous
vous sentiez mal à l’aise dans votre nouveau séjour ! D’autant plus que
vous venez de mourir, et vous avez eu votre lot d’épreuves terrifiantes pour
toujours - oui, vous avez bien lu, pour toujours. On vous guide donc à travers
ce palais bienheureux avec beaucoup de tact, comme on mène un propriétaire dans
un domaine récemment acquis. Vous surplombez d’immenses salles, des jardins où
des nuages sont taillés comme des massifs de buis, dans des formes parfaitement
géométriques. Mais il y a bien sur aussi de petites alcôves douillettes dans
lesquelles des feux follets vaporeux s’échappent mystérieusement, comme autant
de petites lampes disposées pour votre unique confort. Soyez-en certain :
votre éternité sera paisible...
Alors bien
sur, cette musique respire la composition intellectuelle et savante de Bach,
mais tout est mis en œuvre pour qu’elle soit également doucement souriante,
amicale. L’interprétation est d’une grande sobriété, d’un dépouillement tout
protestant. On se passe avec soulagement des grandes pompes, voir du côté
carrément pompier : il s’agit d’une atmosphère respectable et intime,
faisant fort à propos preuve de retenue. L’orgue offre différents jeux subtiles
et délicats, évoquant des merveilles de félicité et de gloire, mais… poliment,
humblement. Au fond, c’est un peu cela pour moi, l’amitié, et c’est comme si
Bach venait de me tendre sa main. Nous voilà enfin réconciliés, après tant
d’année de désintérêt, nous sommes enfin d’accords, voilà enfin l’émotion que
j’en attendais sans bien savoir comment la trouver dans ses œuvres.
Ce fut
également ma première vraie rencontre avec la voix de Damien Guillon seul, et
c’est à lui que j’attribue la plus grande part de cette opération périlleuse de
réconciliation. Sa manière de timbrer les notes, en leur donnant beaucoup de
légèreté et de retenue, s’accorde parfaitement avec l’atmosphère de ces
cantates. Sans pousser, juste à point, il pose sa voix au creux du son de
l’ensemble : pas de compétition ou de cohabitation houleuse et vengeresse
(« un contre tous, ils vont entendre ce qu’ils vont
entendre ! ») mais le juste équilibre, sans guirlandes dégoulinantes.
Qu’attendions-nous pour être chez Bach comme chez nous et pas sur un champ
de bataille?

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