jeudi 12 juillet 2012

Bach, Cantates BWV 175 & 35, Guillon / Le Banquet Céleste





Je n’ai jamais vraiment aimé Bach. Jusqu’à il y a peu, du moins. Instrumentiste, je l’ai toujours joué comme on fait un sudoku : on su du cerveau, c’est plutôt valorisant quand on a enfin terminé, mais sinon, pas de grande émotion esthétique : on a l’impression d’avoir résolu un problème de maths particulièrement ardu. En tant qu’auditrice, j’ai souri aux Brandebourgeois et à leur gaillardise un peu ampoulée, j’ai entamé quelques suites pour violoncelle lors de grands soirs d’inspiration échevelée, mais elles ont la vertu de nous faire comprendre qu’en effet, on a un peu trop largué les amarres avec le monde réel, et qu’il est temps d’aller se coucher. Quand aux œuvres pour orgue, elles sont parfaites pour un trip mégalo, mais pas trop longtemps parce qu’au bout de cinq minutes les accords deviennent beaucoup trop touffus pour mes petites oreilles. Après ces constats, je me sens toujours un peu piteuse : je dois rater quelque chose, j’écoute mal, sinon on n’en ferait pas tout un plat de la musique de Bach. Mais enfin, je n’ai pas persévéré. C’est vrai quoi, il y a tant d’autres choses à écouter ! Et puis, il y a quelques jours, on m’a donné le disque de cantates de Bach, interprétées par le contre-ténor Damien Guillon, Maude Gratton à l'orgue et l'ensemble "Le Banquet Céleste", qui vient de paraitre chez Zig-Zag Territoires. J’ai accepté poliment en pensant : « Zut, du Bach, je vais avoir mal au crâne ». Mais comme je suis toujours de bonne volonté et prête à m’intéresser à tout, et bien j’ai mis le disque et j’ai serré les dents en me préparant à me faire agresser par un buisson épineux d’accords, couvrant à moitié le délire d’un chanteur gavé aux hormones.

En réalité, ça a été tout le contraire : point de houx coincé dans le canal auditif, mais des nuages cotonneux dans un ciel bleu constellé d’étoiles scintillantes. « Dieu le Père vous souhaite la bienvenue… chez vous » a annoncé Jésus avec un grand naturel dans ses tongs altocumulusiennes, tandis que Saint Pierre vous fait un signe de la tête, assis à un petit orgue émergeant de la nappe blanche moelleuse et qui lui forme un siège confortable (avec un dossier et tout). Tout cela n’a rien d’étonnant : il vous joue un air pour vous accueillir. Il s’agit tout de même du paradis, il ne faudrait pas que vous vous sentiez mal à l’aise dans votre nouveau séjour ! D’autant plus que vous venez de mourir, et vous avez eu votre lot d’épreuves terrifiantes pour toujours - oui, vous avez bien lu, pour toujours. On vous guide donc à travers ce palais bienheureux avec beaucoup de tact, comme on mène un propriétaire dans un domaine récemment acquis. Vous surplombez d’immenses salles, des jardins où des nuages sont taillés comme des massifs de buis, dans des formes parfaitement géométriques. Mais il y a bien sur aussi de petites alcôves douillettes dans lesquelles des feux follets vaporeux s’échappent mystérieusement, comme autant de petites lampes disposées pour votre unique confort. Soyez-en certain : votre éternité sera paisible...

Alors bien sur, cette musique respire la composition intellectuelle et savante de Bach, mais tout est mis en œuvre pour qu’elle soit également doucement souriante, amicale. L’interprétation est d’une grande sobriété, d’un dépouillement tout protestant. On se passe avec soulagement des grandes pompes, voir du côté carrément pompier : il s’agit d’une atmosphère respectable et intime, faisant fort à propos preuve de retenue. L’orgue offre différents jeux subtiles et délicats, évoquant des merveilles de félicité et de gloire, mais… poliment, humblement. Au fond, c’est un peu cela pour moi, l’amitié, et c’est comme si Bach venait de me tendre sa main. Nous voilà enfin réconciliés, après tant d’année de désintérêt, nous sommes enfin d’accords, voilà enfin l’émotion que j’en attendais sans bien savoir comment la trouver dans ses œuvres.

Ce fut également ma première vraie rencontre avec la voix de Damien Guillon seul, et c’est à lui que j’attribue la plus grande part de cette opération périlleuse de réconciliation. Sa manière de timbrer les notes, en leur donnant beaucoup de légèreté et de retenue, s’accorde parfaitement avec l’atmosphère de ces cantates. Sans pousser, juste à point, il pose sa voix au creux du son de l’ensemble : pas de compétition ou de cohabitation houleuse et vengeresse (« un contre tous, ils vont entendre ce qu’ils vont entendre ! ») mais le juste équilibre, sans guirlandes dégoulinantes. Qu’attendions-nous pour être chez Bach comme chez nous et pas sur un champ de bataille?


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