Le Sentiment romantique… Schubert
vous le chante à merveille avec toutes ses facettes, avec tout l’aspect
changeant, mouvant de l’intériorité qui fait que vous êtes vous de bien des
manières qui souvent vous surprennent. Je crois bien que Schubert nous dit que
nous sommes les premiers étonnés de nous-mêmes, avec la plus grand sincérité.
Connaissez-vous l’angoisse ? Ecoutez donc son quatuor Rosamunde. Il vous dira que c’est un
sentiment diffus, douloureux, parfois caché par une surface trop pâle et transparente
qui laisse bien facilement en voir les formes menaçantes. C’est d’abord une
sensation de légère fièvre alors que vous êtes au repos, une tension :
vous voilà tourmenté par quelque chose qui ne se dévoile pas. Oh, non, pas de
la peur, justement car vous ne savez pas l’objet réel de ce qui vous maintient
éveillé. Vous tentez de passer au-dessus : si ce n’est pas nommable, alors
ce n’est rien, n’est-ce pas ? Vous faites un effort pour trouver dans la
chambre autour de vous le réconfort habituel, le sourire bienveillant des
choses qui vous sont familières. Vous vous chantonnez la mélodie du quotidien
doux, mais… mais vous n’en trouvez plus l’air, vous tombez toujours sur une
fausse note et vous ne savez plus comment en retrouver la tonalité originale, celle
qui vous berce et vous apaise. Les choses empirent, vous voilà effrayé, cette
fois-ci, par vous-même et votre incapacité à vous remémorer les choses que vous
connaissez par cœur, ces choses qui font que vous êtes vous-même et que l’environnement
qui vous entoure vous est familier. Soudain vous êtes piqué d’une véritable
peur, tout se déforme et devient monstrueux, menaçant, vos cheveux se dressent
sur votre tête, vos dents grincent et tout votre corps se tord. Vous voilà
debout, prêt à vous battre contre tout y compris votre propre personne pour que
cette mascarade contre-nature cesse immédiatement. Mais encore plus
soudainement que la peur est arrivée, elle s’en va, vous essayez de vous
rechanter la mélodie rassurante. Vous y êtes presque, tout est normal sauf…
sauf… cette note-là. Le combat reprend, se suspend pour vous laisser quelques
instants redescendre dans l’état de tension fiévreuse.
Cela vous rappelle quelque chose ? Ce sont des
heures d’enfermement fébrile, c’est une chambre close alors vos jambes
réclament des kilomètres à parcourir ou bien… votre crâne seul, petite boite à
torture dont vous ne sauriez vous détacher pour atteindre l’insouciance tant
désirée.
La Jeune
Fille et la Mort, un titre bien évocateur n’est-ce pas ? On en a eu de
la glose pour décider quand parlait la Mort et ce qu’une jeune fille de bonne
famille lui répondrait ! Allez, je vous offre un beau morceau de
cliché : la jeune fille, parfait opposé de la Mort, et rien pourtant il
qui n’intéresse plus la jeune fille que la Mort, qui « sait comment parler
aux femmes », et lui fait « coucou », lui offrant des visions
attirantes de morbidité. Si la jeune fille s’intéresse à la Mort, c’est parce
qu’elle est terriblement romantique
et que le Sentiment, c’est aimer quelqu’un bien plus que soi. C’est,
comme Werther, vivre l’amour ainsi qu’une terrible fièvre qui vous fait
bouillir le cerveau et pleurer à chaudes larmes, tant et si bien qu’il ne
paraît rien de plus doux et attrayant que de se précipiter du haut d’une
falaise ou de se planter un couteau de cuisine dans l’estomac – mais en prenant bien soin de ne pas
laisser sortir son étoupe, bien sur, on est propre ici.
Bon. On peut essayer une autre interprétation
maintenant ? D’abord, je voudrais vous dire que, si l’on considère le titre,
c’est la jeune fille qui mène. La jeune fille a un terrible chagrin d’amour et
elle a très mal, c’est la base, soit : elle vient de se faire planter un
poignard dans le cœur (vous ne pouvez pas louper, ce sont les premières
mesures). Elle doit faire face à un choix, un seul : mourir tout de suite
ou se redresser et affronter le pire. Vous assistez à une scène de panique et
d’angoisse (voir Rosamunde pour
l’explication) : elle se débat terriblement, surplombe le vide à plusieurs
reprises, frôle la crise cardiaque et puis… un calme soudain (deuxième
mouvement). Vous voyez, elle git sur le sol. Vous guettez pour voir si elle
respire encore. Visiblement, les mouvements de sa poitrine reprennent peu à peu
de l’amplitude et elle vous fait un sourire presque rassurant, qui se déploie
au beau milieu d’un visage mouillé par les larmes. Elle a attrapé la vie par le
pan de son vêtement et défit la mort par le chant de son âme blessée mais
vaillante. Elle a le cœur qui se gonfle, se soulève, explose de lyrisme ou bien grogne comme un chien qui cherche
à se défendre : non, la Mort ne la touchera plus de son doigts glacé et
c’est elle, au contraire, qui lui tordra le cou. L’ascension commence,
laborieuse, difficile mais infiniment glorieuse, resplendissante dans l’effort.
Sous ses pieds sont les ténèbres de l’angoisse qui tentent de l’engloutir dans
leurs lambeaux noirâtres. Au dessus de sa tête est la lumière du monde et de la
vie qu’elle aspire de tous ses sens avec un appétit sans pareil, et loue la
beauté d’Être dans une véritable frénésie de l’âme et du corps. Quand bien même
l’angoisse reparait, elle se bouche les oreilles et cri par dessus la mélodie
obsédante pour ne plus l’entendre. Le troisième mouvement est une courte passe
d’arme : elle taille son chemin à travers les ronces avec la fermeté et la
précision d’un bretteur (cette jeune fille-là n’a pas le bras gracile et
blanc !), elle en a la galanterie, d’ailleurs… Et le quatrième
mouvement ? Vous l’aviez vu, rampant sur le sol, pauvre résidu d’humanité proche
de la tombe, la voilà triomphante ! Elle jongle avec la vie et la mort, en
fait un jeu virtuose et désinvolte. Elle se dresse, victorieuse, enfin
affermie, déployant la grandeur de sa victoire et l’étendue de son pouvoir.
Vous la trouvez toujours aussi neurasthénique la
jeune fille ?

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