jeudi 5 juillet 2012

Schubert: Rosamunde; Der Tod und das Mädchen




Le Sentiment romantique… Schubert vous le chante à merveille avec toutes ses facettes, avec tout l’aspect changeant, mouvant de l’intériorité qui fait que vous êtes vous de bien des manières qui souvent vous surprennent. Je crois bien que Schubert nous dit que nous sommes les premiers étonnés de nous-mêmes, avec la plus grand sincérité.
Connaissez-vous l’angoisse ?  Ecoutez donc son quatuor Rosamunde. Il vous dira que c’est un sentiment diffus, douloureux, parfois caché par une surface trop pâle et transparente qui laisse bien facilement en voir les formes menaçantes. C’est d’abord une sensation de légère fièvre alors que vous êtes au repos, une tension : vous voilà tourmenté par quelque chose qui ne se dévoile pas. Oh, non, pas de la peur, justement car vous ne savez pas l’objet réel de ce qui vous maintient éveillé. Vous tentez de passer au-dessus : si ce n’est pas nommable, alors ce n’est rien, n’est-ce pas ? Vous faites un effort pour trouver dans la chambre autour de vous le réconfort habituel, le sourire bienveillant des choses qui vous sont familières. Vous vous chantonnez la mélodie du quotidien doux, mais… mais vous n’en trouvez plus l’air, vous tombez toujours sur une fausse note et vous ne savez plus comment en retrouver la tonalité originale, celle qui vous berce et vous apaise. Les choses empirent, vous voilà effrayé, cette fois-ci, par vous-même et votre incapacité à vous remémorer les choses que vous connaissez par cœur, ces choses qui font que vous êtes vous-même et que l’environnement qui vous entoure vous est familier. Soudain vous êtes piqué d’une véritable peur, tout se déforme et devient monstrueux, menaçant, vos cheveux se dressent sur votre tête, vos dents grincent et tout votre corps se tord. Vous voilà debout, prêt à vous battre contre tout y compris votre propre personne pour que cette mascarade contre-nature cesse immédiatement. Mais encore plus soudainement que la peur est arrivée, elle s’en va, vous essayez de vous rechanter la mélodie rassurante. Vous y êtes presque, tout est normal sauf… sauf… cette note-là. Le combat reprend, se suspend pour vous laisser quelques instants redescendre dans l’état de tension fiévreuse.
Cela vous rappelle quelque chose ? Ce sont des heures d’enfermement fébrile, c’est une chambre close alors vos jambes réclament des kilomètres à parcourir ou bien… votre crâne seul, petite boite à torture dont vous ne sauriez vous détacher pour atteindre l’insouciance tant désirée.

La Jeune Fille et la Mort, un titre bien évocateur n’est-ce pas ? On en a eu de la glose pour décider quand parlait la Mort et ce qu’une jeune fille de bonne famille lui répondrait ! Allez, je vous offre un beau morceau de cliché : la jeune fille, parfait opposé de la Mort, et rien pourtant il qui n’intéresse plus la jeune fille que la Mort, qui « sait comment parler aux femmes », et lui fait « coucou », lui offrant des visions attirantes de morbidité. Si la jeune fille s’intéresse à la Mort, c’est parce qu’elle est terriblement romantique  et que le Sentiment, c’est aimer quelqu’un bien plus que soi. C’est, comme Werther, vivre l’amour ainsi qu’une terrible fièvre qui vous fait bouillir le cerveau et pleurer à chaudes larmes, tant et si bien qu’il ne paraît rien de plus doux et attrayant que de se précipiter du haut d’une falaise ou de se planter un couteau de cuisine dans l’estomac  – mais en prenant bien soin de ne pas laisser sortir son étoupe, bien sur, on est propre ici.
Bon. On peut essayer une autre interprétation maintenant ? D’abord, je voudrais vous dire que, si l’on considère le titre, c’est la jeune fille qui mène. La jeune fille a un terrible chagrin d’amour et elle a très mal, c’est la base, soit : elle vient de se faire planter un poignard dans le cœur (vous ne pouvez pas louper, ce sont les premières mesures). Elle doit faire face à un choix, un seul : mourir tout de suite ou se redresser et affronter le pire. Vous assistez à une scène de panique et d’angoisse (voir Rosamunde pour l’explication) : elle se débat terriblement, surplombe le vide à plusieurs reprises, frôle la crise cardiaque et puis… un calme soudain (deuxième mouvement). Vous voyez, elle git sur le sol. Vous guettez pour voir si elle respire encore. Visiblement, les mouvements de sa poitrine reprennent peu à peu de l’amplitude et elle vous fait un sourire presque rassurant, qui se déploie au beau milieu d’un visage mouillé par les larmes. Elle a attrapé la vie par le pan de son vêtement et défit la mort par le chant de son âme blessée mais vaillante. Elle a le cœur qui se gonfle, se soulève, explose de lyrisme ou  bien grogne comme un chien qui cherche à se défendre : non, la Mort ne la touchera plus de son doigts glacé et c’est elle, au contraire, qui lui tordra le cou. L’ascension commence, laborieuse, difficile mais infiniment glorieuse, resplendissante dans l’effort. Sous ses pieds sont les ténèbres de l’angoisse qui tentent de l’engloutir dans leurs lambeaux noirâtres. Au dessus de sa tête est la lumière du monde et de la vie qu’elle aspire de tous ses sens avec un appétit sans pareil, et loue la beauté d’Être dans une véritable frénésie de l’âme et du corps. Quand bien même l’angoisse reparait, elle se bouche les oreilles et cri par dessus la mélodie obsédante pour ne plus l’entendre. Le troisième mouvement est une courte passe d’arme : elle taille son chemin à travers les ronces avec la fermeté et la précision d’un bretteur (cette jeune fille-là n’a pas le bras gracile et blanc !), elle en a la galanterie, d’ailleurs… Et le quatrième mouvement ? Vous l’aviez vu, rampant sur le sol, pauvre résidu d’humanité proche de la tombe, la voilà triomphante ! Elle jongle avec la vie et la mort, en fait un jeu virtuose et désinvolte. Elle se dresse, victorieuse, enfin affermie, déployant la grandeur de sa victoire et l’étendue de son pouvoir.
Vous la trouvez toujours aussi neurasthénique la jeune fille ?

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