Le jour se lève d’un soleil jaune et déjà
lourd d’une chaleur qui se répand sur la Naples du seicento (comment ça «ce
n’est pas possible, j’habite en France métropolitaine » ? vous devez
faire erreur !) Tout semble encore endormi… Tout ? Voilà que s’avance
lentement dans la baie une drôle de barque, pleine à craquer de victuailles
abondantes, accompagnées par une joyeuse compagnie de gueux plus ou moins
grimaçants, mais visiblement très heureux de vous voir, parce qu’ils vous font
de grands signes. Que les réjouissances commencent ! J’espère que vous
êtes en appétit, mais aussi bien en jambe car en moins de deux, ils ont
accosté, sont descendus sur les berges d’un bond (ou plutôt de plusieurs bonds
plus ou moins réussis) et vous ont pris sous les bras pour vous emmener dans
leur cortège en dansant et en sautillant à travers les rues poussiéreuses. Ils
réveillent tous les habitants, vous montrant du doigt pour vous désigner comme
l’auteur du boucan qu’ils font dans leur déambulation. Mais, par la magie du
ventre vide qui cherche à se remplir, la mauvaise humeur au sortir du sommeil
s’en va bien vite et la troupe grossit peu à peu, rejointe par les servantes
qui veulent des fournitures pour leurs maitres et par les mendiants qui
ramassent avec avidité les navets et les pois qui glissent sur sol à force de
tortillage de reins et de battements de coudes. La troupe exubérante cri et rit
à gorge déployée, et chacun de présenter son doux commerce.
S’ils ne courent pas dans la ville, ils
s’ébattent dans la campagne adjacente, se prenant pour les nymphes, les bergers
et les pastourelles. Ils jouent au raffinement et s’en moquent en bêlant et
croassant tout en se chatouillant les uns les autres avec les plumeaux des
roseaux et en jouant à saute-mouton. Ils se piquent de baisers depuis le bout
du petit doigt jusqu’à l’épaule, dansent avec une grâce parfois discutable mais
une adresse certaine, s’offrent des bouquets de grosses marguerites dans des
courbettes qui font toucher le sol à leur nez, parfois se poussent en riant dans
un étang, déclenchant le concert indigné de ses résidents. Comment ne pas
envier ces soudains accès de naïveté enfantine auxquels ils savent accéder
malgré la gravité de la vie et la tragédie de la condition humaine ? Ils
célèbrent la joie, se réjouissant de la chère et de la chaire avec leur spontanéité
caractéristique de gueux qui ne s’embarrassent pas des convenances. Ce fut un
rapt, mais vous voilà conquis par leur générosité et leur bonhommie, leurs
manières franches et simples. Vous prenez en affection ces gueules difformes et
ces physionomies tordues, vêtues de chiffons colorés.
Vous vous tromperiez à croire qu’ils sont
simplets et bêtes. Ils sont loin de l’être : s’ils se réjouissent en s’ébrouant
bruyamment, ce n’est que pour ne point pleurer de leur condition. Ils ne sont,
pour les élites grasses de la ville, que le bas peuple dont on ne se souci
guère : ils sont les pauvres, les illettrés et les incultes. Ils ne
partagent pas les joies codifiées de la haute société, mais qu’à cela ne
tienne : ils ont leurs joies tout de même, et tant mieux si c’est le
contentement du ventre bien rempli et du palet doucement flatté, la joie de
danser et de crier ensemble, parce qu’ainsi, on est bien vivant. Mais ils ont
aussi des émotions délicates et pures, sincères Ils connaissent mieux que
quiconque les déchirures du cœur, les peines mélancoliques et ils les pleurent
de toute leur âme avec un grand lyrisme dans de longues plaintes affectées. Il
n’y a pour eux rien de plus grave et de plus sérieux que l’amour S’ils se
consolent bien vite de leurs peines, c’est n’est pas par légèreté et futilité
ou parce qu’ils mentaient sur la nature de leur sentiment. C’est parce que
l’âme est naturellement changeante, et menteur est celui qui feint d’être
encore attristé ou blessé tandis qu’il ne l’est plus : « il s’est
excusé, nous pouvons à nouveau être amis » ou « elle n’est plus
fâchée contre moi, je revis, le soleil se lève de nouveau sans se faire attendre ».
Ils ne dissimulent pas, ils ne font qu’être et vivent pleinement, du soir au
matin, du matin au soir. Leur visage est une succession de masques qui tantôt
rient tantôt pleurent sans nuance.
Alors, faites un peu comme eux et ne vous
formalisez pas de leur douce folie, riez du concert de braiements d’âne qu’ils
vous offrent. Si l’amour n’est pas là, le ventre vous réjouira, et si votre
panse est vide ainsi que la bourse à votre ceinture telle un chiffon qui pend,
votre amie reviendra vers vous, vous ayant tout pardonné et déjà prête à vous
faire une pitrerie pour vous faire oublier les grondements de votre ventre. Et
ainsi va la vie.


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