lundi 9 juillet 2012

Il Fasolo?





Le jour se lève d’un soleil jaune et déjà lourd d’une chaleur qui se répand sur la Naples du seicento (comment ça «ce n’est pas possible, j’habite en France métropolitaine » ? vous devez faire erreur !) Tout semble encore endormi… Tout ? Voilà que s’avance lentement dans la baie une drôle de barque, pleine à craquer de victuailles abondantes, accompagnées par une joyeuse compagnie de gueux plus ou moins grimaçants, mais visiblement très heureux de vous voir, parce qu’ils vous font de grands signes. Que les réjouissances commencent ! J’espère que vous êtes en appétit, mais aussi bien en jambe car en moins de deux, ils ont accosté, sont descendus sur les berges d’un bond (ou plutôt de plusieurs bonds plus ou moins réussis) et vous ont pris sous les bras pour vous emmener dans leur cortège en dansant et en sautillant à travers les rues poussiéreuses. Ils réveillent tous les habitants, vous montrant du doigt pour vous désigner comme l’auteur du boucan qu’ils font dans leur déambulation. Mais, par la magie du ventre vide qui cherche à se remplir, la mauvaise humeur au sortir du sommeil s’en va bien vite et la troupe grossit peu à peu, rejointe par les servantes qui veulent des fournitures pour leurs maitres et par les mendiants qui ramassent avec avidité les navets et les pois qui glissent sur sol à force de tortillage de reins et de battements de coudes. La troupe exubérante cri et rit à gorge déployée, et chacun de présenter son doux commerce.

S’ils ne courent pas dans la ville, ils s’ébattent dans la campagne adjacente, se prenant pour les nymphes, les bergers et les pastourelles. Ils jouent au raffinement et s’en moquent en bêlant et croassant tout en se chatouillant les uns les autres avec les plumeaux des roseaux et en jouant à saute-mouton. Ils se piquent de baisers depuis le bout du petit doigt jusqu’à l’épaule, dansent avec une grâce parfois discutable mais une adresse certaine, s’offrent des bouquets de grosses marguerites dans des courbettes qui font toucher le sol à leur nez, parfois se poussent en riant dans un étang, déclenchant le concert indigné de ses résidents. Comment ne pas envier ces soudains accès de naïveté enfantine auxquels ils savent accéder malgré la gravité de la vie et la tragédie de la condition humaine ? Ils célèbrent la joie, se réjouissant de la chère et de la chaire avec leur spontanéité caractéristique de gueux qui ne s’embarrassent pas des convenances. Ce fut un rapt, mais vous voilà conquis par leur générosité et leur bonhommie, leurs manières franches et simples. Vous prenez en affection ces gueules difformes et ces physionomies tordues, vêtues de chiffons colorés.
Vous vous tromperiez à croire qu’ils sont simplets et bêtes. Ils sont loin de l’être : s’ils se réjouissent en s’ébrouant bruyamment, ce n’est que pour ne point pleurer de leur condition. Ils ne sont, pour les élites grasses de la ville, que le bas peuple dont on ne se souci guère : ils sont les pauvres, les illettrés et les incultes. Ils ne partagent pas les joies codifiées de la haute société, mais qu’à cela ne tienne : ils ont leurs joies tout de même, et tant mieux si c’est le contentement du ventre bien rempli et du palet doucement flatté, la joie de danser et de crier ensemble, parce qu’ainsi, on est bien vivant. Mais ils ont aussi des émotions délicates et pures, sincères Ils connaissent mieux que quiconque les déchirures du cœur, les peines mélancoliques et ils les pleurent de toute leur âme avec un grand lyrisme dans de longues plaintes affectées. Il n’y a pour eux rien de plus grave et de plus sérieux que l’amour S’ils se consolent bien vite de leurs peines, c’est n’est pas par légèreté et futilité ou parce qu’ils mentaient sur la nature de leur sentiment. C’est parce que l’âme est naturellement changeante, et menteur est celui qui feint d’être encore attristé ou blessé tandis qu’il ne l’est plus : « il s’est excusé, nous pouvons à nouveau être amis » ou « elle n’est plus fâchée contre moi, je revis, le soleil se lève de nouveau sans se faire attendre ». Ils ne dissimulent pas, ils ne font qu’être et vivent pleinement, du soir au matin, du matin au soir. Leur visage est une succession de masques qui tantôt rient tantôt pleurent sans nuance.

Alors, faites un peu comme eux et ne vous formalisez pas de leur douce folie, riez du concert de braiements d’âne qu’ils vous offrent. Si l’amour n’est pas là, le ventre vous réjouira, et si votre panse est vide ainsi que la bourse à votre ceinture telle un chiffon qui pend, votre amie reviendra vers vous, vous ayant tout pardonné et déjà prête à vous faire une pitrerie pour vous faire oublier les grondements de votre ventre. Et ainsi va la vie.





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