Je crois que
je vous dois des excuses. Les disques dont j’ai choisi précédemment de vous
parler m’ont surtout amenée à évoquer les thèmes de la souffrance et de la mort,
et peut-être trop peu ceux de la joie et de la vie. Voici donc un disque
approprié qui devrait donner le change : des cantates pour les mariages et
autres fêtes, qui ne sont que des occasions de célébrer le bonheur d’être sur
Terre en compagnie de ceux que l’on aime et de se réjouir avec eux. Ici, pas
d’amour souffrant et malade de n’être que l’expression d’un irrépressible
manque voué à n’être jamais satisfait ou qu’un feu détruisant tout sur son
passage. Les suppliques désespérées font place à des dialogues apaisés d’âmes
comblées, qui s’adressent mutuellement leur attachement plein et sincère, leur
admiration. « Mein Freund is mein », « Meine Freundin ist
schön », se lance-t-on avec beaucoup de douceur dans la voix. Mais alors,
qu’est-ce donc que ce précieux amour que l’on chante bien peu ? Pourquoi
faut-il chanter bien plus régulièrement des déchirements mortifères ?
Pourtant, quelle merveille que cet amour qui se revendique avant toute chose
comme amitié, bonne entente, respect et admiration !
Mais il y a plus, vous vous en doutez, n’est-ce
pas ? Il y a comme une douce lumière qui transcende la scène du dialogue
des amis, des amants, des époux, et qui installe l’atmosphère du Sublime, de
l’ineffable. Serait-ce la bénédiction divine de la paix du foyer ? Le
doigt généreux de Dieu qui donne sa grâce sans attendre en retour ? Il y
aurait bien du mystère là-dedans, et les textes de ces cantates en parlent,
certes. Mais laissons, je vous prie, ce Dieu qu’on nous sort à tout bout de
champ pour quelque chose de plus terrien mais de non moins merveilleux. C’est
le mystère de la vie, tout simplement, le mystère de la conception à l’œuvre au
creux des corps, invisible mais certaine. C’est tout d’abord une simple petite
concrétion puis un bourgeonnement incroyable qui grandit, grossit et se déploie
bien au delà de ce que laissaient présager ses prémisses. Une petite chose
chaude et palpitante de vie : voilà ce qui unit si bien les attentions de
chacun, car que peut-elle sans vous ? Que peut son infinie fragilité
contre vous et votre rudesse d’hommes rompus aux chemins les plus tortueux du
monde ? Il n’a pas besoin de vos déchirements : au contraire il vous
faudra pour elle, vous le savez, toute la douceur de l’amour comme parfait don
de soi. Il ne s’agit pas seulement de donner la vie comme on fait un présent –
sans plus s’en enquérir après le geste du don - mais également de donner sa
vie, de renoncer à soi pour mieux se faire artisan. Ce n’est donc pas la
bénédiction de Dieu qui instaure cette entente idéale, pas de grand
orchestrateur miraculeux derrière tout cela : il n’y a que vous, humains
bien peu dignes de confiance et terriblement inconstants, enfin à genoux et
plein de dévouement –pour une fois pas de cette dévotion stupide. Il vous faut
vous oublier vous-même pour ne penser qu’à cette minuscule lueur de vie capable
uniquement de vaciller au moindre souffle un peu trop vigoureux.
Que
faut-il alors, pour protéger et faire croitre la flamme ? Böhm et les deux
Bach vous font entendre cet accord, cette entente de tous, cet alignement
parfait, nécessaire à l’éclosion et au déploiement de la vie. Il y a cette
infinie patience, ces gestes harmonieux dirigés avec toute l’attention
nécessaire, cette légèreté avec laquelle on effleure à peine pour ne pas
briser, cette affection tendre qui entoure tel un cocon : voix souriantes
et rassurantes, orgues inspirant et expirant doucement, cordes éveillant en
caressant ces tout nouveaux sens que le monde entier submerge sans retenue. Tel
est le commencement de la vie : tout est déjà là, potentiellement contenu.
Les membres se déplieront, les yeux s’ouvriront et verront, et tout cela fait
l’objet d’une promesse confiante. Chaque jour à venir se veut être d’une
douceur sans pareil et s’écoulant paisiblement, tandis que chaque nuit sera un
délicieux sommeil veillé avec soin. La vie humaine n’a pas d’autre miracle que
celui-ci : le miracle de l’humain lui-même, capable de réaliser l’harmonie
idéale au développement de la vie. A miracle humain, musique humaine, cantates
profanes.
à Albin

Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire