Pendant
quelques secondes, cela parait facile, enivrant, un rêve éveillé, la simplicité
de la rosée déposée délicatement sur le vert tendre des frêles feuilles d’un
arbre et la douce lumière jaune qui en traverse la soie, révélant les nervures
sinueuses. Le piano se fait liquide tandis que les violons exhalent la douce
caresse du vent frais. Mais voici que d’un froncement de sourcils, ils prennent
un tout autre visage, comme raturant rageusement la délicatesse de l’harmonie
arpégée de la page précédente. On voudrait protester, continuer à se blottir
dans ce doux et rassurant mystère de la vie, que nous nous plaisons à prendre pour
cette chose si simple et si délicieuse, l’espace d’un instant. En fait, c’est
que nous sommes gênés par cette présence insistante qui fait fi des fines
broderies et semble ânonner son choral tout exprès pour nous empêcher de les
entendre, nous empêcher de nous y reposer pour nous y complaire. Deux choix
s’offrent alors à nous : ranger le disque dans sa boite ou… réfléchir à ce
que cela peut bien vouloir nous dire avec autant d’insistance.
Non,
je ne crois pas que ce disque soit un disque qu’on mette dans la chaine pour
finalement commencer à faire autre chose, ou bien parler à des amis pendant
l’apéro. Cette musique ne peut s’inscrire dans le quotidien et ses petites
activités qui demandent chacune leur rythme, leur humeur de prédilection pour
être bien accomplies. Tout au contraire, elle interroge, porte à la réflexion
sur la vie elle-même et sur ce qu’elle a de semblable avec cette musique qui
nous parait tout à la fois âpre, dissonante comme le rêve d’une torpeur
fiévreuse, et merveilleusement douce, déroulant ses images de félicité.
Il y a que
Fauré ne nous caresse pas dans le sens du poil, il ne nous prend pas pour des
niais : la vie de nos sens n’est ni un alignement cosmique lorsque nous
sommes heureux, ni un bouillon infâme et chaotique lorsque nous allons mal.
Nous sommes le théâtre d’un affrontement permanent entre deux modes d’être
radicalement différents et qui n’ont aucune envie de s’accorder, qui ne peuvent
que s’ignorer l’un l’autre, faisant naître en nous une multitude d’impressions
et de souvenirs fugaces et incompréhensibles car trop mêlés. Il y a d’une part
le réel, le vécu, ce présent chiffonné, imparfait, décevant et désuet :
celui de la limitation de notre corps et des sensations qu’il recueille. Ce
sont les grincements oppressants, triviaux du quatuor à cordes, et l’harmonie
singulière qu’ils instaurent avec le piano, qui nous fait nous sentir comme
étrangers à nous-mêmes. Et puis il y a d’autre part l’imagination, toujours à
la recherche de l’idéal et qui déploie son rêve, veut le projeter sur la
réalité, s’y retrouver et s’y reconnaitre. Elle regrette en chantant un passé
qu’elle entoure de dorures, appelant de sa voix un futur qu’elle souhaite retrouver
identique et qui ne peut jamais être tel, puisque le passé a ce tragique d’être
à jamais laissé derrière nous. C’est la féérie des accords et arpèges égrenés
par le piano… qui ne peuvent que nous parvenir étranges, étrangers, même,
troublants, à frotter leur dentelle contre l’insistance d’acier du quatuor à corde,
instaurant une atmosphère fumeuse, tendue de toiles d’araignée. Mais également
il y a ces rares moments de concordance durant lesquels le combat cesse pour
devenir un seul et même mouvement. C’est cette ligne mélodique entêtante et qui
parait après ces troublants accords d’une ridicule naïveté, d’une écœurante
simplicité qui suinte le mensonge : Fauré se moquerait-il de notre
tendance à revenir inlassablement à ce comportement idéaliste qui ne cesse de
se démentir sciemment en nous à chaque instant ? Mais… quelles sont ces
exceptions si rares durant lesquelles l’imagination semble prendre le dessus si
fugacement ? Que faire de la parenthèse de l’expérience mystique de l’art –
pour autant qu’il s’agisse d’elle ?
Alors… maintenant,
réécoutons ce disque, je vous prie, et transformons désormais la réflexion en
cette sorte d’expérience. Nous pouvons le faire, à présent que nous sommes dans
le secret, et que nous savons que le secret n’est tel que s’il le demeure, nous
offrant pour toujours un horizon dont nous souhaitons tantôt admirer, tantôt
scruter avec un intérêt passionné les brumes passantes. Jouir béatement des
formes qui se modulent sans cesse… ou bien tenter une ontologie ?






