François Lazarevitch s’entoure
pour ce programme de musique traditionnelle écossaise de compagnons de choix.
Les Musiciens de Saint Julien se sont réunis autour du ténor Robert Getchell
qui chante la vie douce-amère de ces hommes qui, auparavant, devaient faire
face chaque jour à la beauté impitoyable de cette île. C’est elle qui a forgé
leur caractère, fait s’ouvrir leurs yeux sur le monde d’une façon si
particulière, et telle est leur musique, telles s’élèvent leurs voix dans la
sienne et dans l’harmonie de ces quelques fellows
qui ont tout compris et nous font comprendre à notre tour par leur musique.
Il est en effet des disques qui sont plus qu’une simple écoute. Il
est des musiques que le corps tout entier vit car elles font appel à chaque
sens. For Ever Fortune est l’un de
ceux-là, l’un de ceux qui vous prennent par la main avec douceur mais fermeté
pour vous emmener dans un voyage dont on ne peut sortir que changé, comme
illuminé, meilleur. Il appelle des souvenirs que l’on ne soupçonnait pas être
au fond de nous et qui remontent à la surface comme autant de bulles qui, en
éclatant à la surface de l’eau, libèrent des fragrances inattendues. Tandis que
nous fermons les yeux pour mieux percevoir ces souvenirs délicats alors qu’ils
commencent leur chemin vers notre conscience encore engourdie, voici que
l’espace s’ouvre pour laisser s’engouffrer le vent froid et vigoureux qui
parcourt les côtes rocheuses humides d’écume, les prairies vertes et grasses
des terres intérieures, les montagnes aux flancs pelés d’une Ecosse encore sauvage.
Il y a la lumière blanche du petit matin brumeux et celle dorée du soir dans le
pub enfumé, celle verte du potager, et celle marron de l’humus des sous-bois,
au cœur des pins majestueux. Il y a ce goût piquant du sel, mêlé à celui
entêtant de la résine et de la bière moussue.
Et pour dire tout cela, il y a
le son du traverso de François Lazarevitch. J’avais entendu il y a quelques
mois de cela son interprétation du très périlleux répertoire du baroque
français. J’avais admiré l’éloquence parfaite de chacune de ses phrases,
rendues dociles sous ses doigts –parole de flutiste, rien de plus délicat que
la sonate française, et son travail est un véritable tour de force ! Tout
comme la musique française, le traditionnel écossais ne lui résiste pas. C’est
avec une aisance déconcertante que son traverso incarne -au sens fort du
terme : donne chaire-, rend palpable chaque note, leur donne une
consistance particulière et le timbre le plus juste. Les lignes sautillantes
des diminutions, enrichies de ces petits ornements caractéristiques du
traditionnel Nord européen, ont ce timbre rond, poli qui les fait glisser,
tomber sans cesse mais invariablement rebondir dans une course effrénée
qu’insensiblement… vos propres pas voudraient rejoindre, et tout votre corps à
leur suite. Mais il y a également cette longue plainte mélancolique, lancée
dans toute l’humilité de ce son voilé,
dont l’imperfection même fait sens car à l’image de cette terre usée par le
balayement incessant du vent et de la pluie.
Vous l’aurez compris, ce
disque-là n’est pas un disque de musique celtique de plus sur le marché :
la qualité du travail des interprètes n’a rien de comparable et un soin tout
particulier est apporté à l’instrumentation et à l’arrangement des mélodies. Et
il y a ce supplément d’âme qui réchauffe le cœur, car on devine à l’oreille le sourire
du fiddler Keith Smith et la joie qu’il a à jouer ce répertoire avec la
complicité de tous les fellows… Je ne
peux donc que vous inviter à faire vous-mêmes l’expérience et à tendre l’oreille
pour faire un pas de plus.
Et une explication en image:
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