mardi 26 juin 2012

For Ever Fortune, Les Musiciens de Saint Julien




                François Lazarevitch s’entoure pour ce programme de musique traditionnelle écossaise de compagnons de choix. Les Musiciens de Saint Julien se sont réunis autour du ténor Robert Getchell qui chante la vie douce-amère de ces hommes qui, auparavant, devaient faire face chaque jour à la beauté impitoyable de cette île. C’est elle qui a forgé leur caractère, fait s’ouvrir leurs yeux sur le monde d’une façon si particulière, et telle est leur musique, telles s’élèvent leurs voix dans la sienne et dans l’harmonie de ces quelques fellows qui ont tout compris et nous font comprendre à notre tour par leur musique.
Il est en effet des disques qui sont plus qu’une simple écoute. Il est des musiques que le corps tout entier vit car elles font appel à chaque sens. For Ever Fortune est l’un de ceux-là, l’un de ceux qui vous prennent par la main avec douceur mais fermeté pour vous emmener dans un voyage dont on ne peut sortir que changé, comme illuminé, meilleur. Il appelle des souvenirs que l’on ne soupçonnait pas être au fond de nous et qui remontent à la surface comme autant de bulles qui, en éclatant à la surface de l’eau, libèrent des fragrances inattendues. Tandis que nous fermons les yeux pour mieux percevoir ces souvenirs délicats alors qu’ils commencent leur chemin vers notre conscience encore engourdie, voici que l’espace s’ouvre pour laisser s’engouffrer le vent froid et vigoureux qui parcourt les côtes rocheuses humides d’écume, les prairies vertes et grasses des terres intérieures, les montagnes aux flancs pelés d’une Ecosse encore sauvage. Il y a la lumière blanche du petit matin brumeux et celle dorée du soir dans le pub enfumé, celle verte du potager, et celle marron de l’humus des sous-bois, au cœur des pins majestueux. Il y a ce goût piquant du sel, mêlé à celui entêtant de la résine et de la bière moussue.
                Et pour dire tout cela, il y a le son du traverso de François Lazarevitch. J’avais entendu il y a quelques mois de cela son interprétation du très périlleux répertoire du baroque français. J’avais admiré l’éloquence parfaite de chacune de ses phrases, rendues dociles sous ses doigts –parole de flutiste, rien de plus délicat que la sonate française, et son travail est un véritable tour de force ! Tout comme la musique française, le traditionnel écossais ne lui résiste pas. C’est avec une aisance déconcertante que son traverso incarne -au sens fort du terme : donne chaire-, rend palpable chaque note, leur donne une consistance particulière et le timbre le plus juste. Les lignes sautillantes des diminutions, enrichies de ces petits ornements caractéristiques du traditionnel Nord européen, ont ce timbre rond, poli qui les fait glisser, tomber sans cesse mais invariablement rebondir dans une course effrénée qu’insensiblement… vos propres pas voudraient rejoindre, et tout votre corps à leur suite. Mais il y a également cette longue plainte mélancolique, lancée dans toute l’humilité  de ce son voilé, dont l’imperfection même fait sens car à l’image de cette terre usée par le balayement incessant du vent et de la pluie.
                Vous l’aurez compris, ce disque-là n’est pas un disque de musique celtique de plus sur le marché : la qualité du travail des interprètes n’a rien de comparable et un soin tout particulier est apporté à l’instrumentation et à l’arrangement des mélodies. Et il y a ce supplément d’âme qui réchauffe le cœur, car on devine à l’oreille le sourire du fiddler Keith Smith et la joie qu’il a à jouer ce répertoire avec la complicité de tous les fellows… Je ne peux donc que vous inviter à faire vous-mêmes l’expérience et à tendre l’oreille pour faire un pas de plus.

Et une explication en image:







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