La première pensée qui m’est
venue à l’écoute de ce disque a été pour ceux qui ont entendu cette œuvre pour
la première fois, au XIIIème siècle : j’ai essayé de me mettre à la place
d’un des contemporains du compositeur afin de profiter autant que possible de
la portée de ce qu’entendaient mes oreilles. Il me semble que l’écoute des
œuvres musicales a fondamentalement changé depuis la fin du Moyen-Age. Cela n’a
rien d’étonnant avec l’évolution musicale et le développement de l’industrie du
disque. Mais il n’y a pas que cela, il y a que la pensée médiévale était
radicalement différente de la nôtre, et que la réception d’une œuvre musicale
était tout autant dissemblable que ses conditions de diffusion. Sans aller
jusqu’à vous faire part des théories esthétiques des penseurs médiévaux, il est
important, je crois, de prendre conscience de ce que cela a pu vouloir dire,
pour un homme du XIIIème siècle, que d’entendre le Requiem d’Anthonius Divitis
/ Févin.
Cela commence par l’édifice dans lequel vous
entrez : pas une salle de concert, encore moins un salon, mais une immense
cathédrale, c’est à dire l’édifice le plus monumental de l’époque, dont chaque
pierre est sculptée et a sa propre signification, dont les immenses vitraux
colorés sont traversés par la lumière divine. Dieu et son mystère sont dans ce
lieu sacré et vous le savez, il n’y a que par Dieu, puissance indicible, que
vous pouvez expliquer ce que vous ressentez et ce qui vous échappe. Vous sentez
humblement sa puissance emplir l’immense espace vide de la voute, dont vous
avez bien du mal à percevoir les pierres à tel point celles-ci sont hautes et
sombres. Dans la nef et dans le chœur, tout n’est que déploiement de richesses,
puisque la cour entière du prince est réunie. Oui, la princesse est morte et en
ce jour on la porte au tombeau. Son gisant l’attend et, à son image, présente
le corps d’une jeune vierge, fauchée par la mort nonchalante, alors que
quelques jours auparavant elle se portait à merveille. La mort est banale, même
pour les nobles, mais n’en est pas moins source d’angoisse : et si ma
faute était trop grande ? Et si je n’étais pas pardonné pour mes
pêchés ? Comment savoir si les flammes de l’enfer étreindront mon corps
jusqu’à la fin des temps ? Et si la mort me prenait à l’instant, sans que
j’aie pu laver mon âme ? Le monde a tout d’un piège, je sais qu’il me
parle, mais je ne sais pas si je comprends bien ce qu’il veut me dire, si je
parviens à lire ses signes à cause de son opacité. Devant vous, l’Eglise, par son
clergé étale sa grandeur et son faste en l’honneur de Dieu, tandis que le
chœur, constitué de moines plus simplement vêtus –en rappel du Christ- se
regroupe : la cérémonie va commencer d’ici peu, et le silence se fait
autour du cercueil sur lequel repose le corps apprêté de la morte. Le chantre
s’avance, de sa main il commence, imperceptiblement, à montrer le lent tactus.
C’est d’abord sa voix seule qui
s’élève dans les hauteurs des arcades, légèrement vibrante dans la force donnée
par sa poitrine pour produire un son droit et puissant. Puis, de cette ligne
monodique qui ouvre l’espace horizontal, se détache une première harmonie qui
se déploie à la verticale. Les accords sont pleins d’espoir : voici la belle
mort, voici le paradis que tous prient pour obtenir, voici la lumière du ciel, et voici la
fin du poids et de la torture du corps, soumis à tous les maux terrestres du
désespoir et de la maladie. L’esprit seul s’élève dans la béatitude divine. L’introït
sonne comme un réconfort, la promesse d’un repos qui n’a pas de fin pour l’âme
posée comme une plume légère au creux de la main de Dieu.
Mais plus que jamais, alors que vous êtes au
repos à écouter l’office, vous sentez votre corps, réceptacle fragile, déjà
abimé par le dur froid de l’hiver qui s’achève, par la vie de combattant et la
rudesse de l’armure. Non, vous n’êtes pas malade, pas encore, mais vous
entendez votre voisin qui a du mal à ne pas suffoquer dans une grande
quinte de toux de bien mauvaise augure. Lui aussi, probablement très bientôt,
sera six pieds sous terre, attaqué par la vermine qui, avant même sa mort, a
commencé à le ronger de l’intérieur. Voici un nouveau chantre qui s’avance,
petit et râblé, et à peine a-t-il ouvert la bouche qu’en sort la voix de
l’enfer: c’est celle du Bouc qui crie des profondeurs où ronfle un feu
perpétuel. C’est la terrible malédiction de ceux qui n’auront pas mérité
d’être sauvé par Dieu. Pendant cette simple phrase, c’est comme s’Il avait un
instant renversé sa main pour laisser votre âme entrevoir le malheur éternel
et… le chœur est de retour, Il vous a rattrapé avant la fin de la chute, mais
désormais, vous entendez la basse et sa voix de démon, menace sourde qui ne
cesse jamais d’insinuer sa discordance sous les harmonies délicieuses du
paradis.
La musique vous étreint, guide vos pensées et
vous suggère tant : que pourriez-vous faire d’autre, que croire, croire
sans un instant de doute à la toute-puissance divine qui porte le sort de votre
faible corps au-dessus de l’abîme ? Votre humble carcasse usée par le
monde, et autour de vous, soudain, toute cette magnificence en l’honneur de
Dieu : voilà de quoi croire de toute sa raison, et folie serait au
contraire d’ignorer la peur et de défier ce qui déjà vous tire vers votre
tombe, dont vous êtes conscient, mais qu’il ne vous est pas permis de
comprendre.
