mardi 26 juin 2012

Anthonius Divitis / Antoine de Févin : Requiem






  La première pensée qui m’est venue à l’écoute de ce disque a été pour ceux qui ont entendu cette œuvre pour la première fois, au XIIIème siècle : j’ai essayé de me mettre à la place d’un des contemporains du compositeur afin de profiter autant que possible de la portée de ce qu’entendaient mes oreilles. Il me semble que l’écoute des œuvres musicales a fondamentalement changé depuis la fin du Moyen-Age. Cela n’a rien d’étonnant avec l’évolution musicale et le développement de l’industrie du disque. Mais il n’y a pas que cela, il y a que la pensée médiévale était radicalement différente de la nôtre, et que la réception d’une œuvre musicale était tout autant dissemblable que ses conditions de diffusion. Sans aller jusqu’à vous faire part des théories esthétiques des penseurs médiévaux, il est important, je crois, de prendre conscience de ce que cela a pu vouloir dire, pour un homme du XIIIème siècle, que d’entendre le Requiem d’Anthonius Divitis / Févin.

Cela commence par l’édifice dans lequel vous entrez : pas une salle de concert, encore moins un salon, mais une immense cathédrale, c’est à dire l’édifice le plus monumental de l’époque, dont chaque pierre est sculptée et a sa propre signification, dont les immenses vitraux colorés sont traversés par la lumière divine. Dieu et son mystère sont dans ce lieu sacré et vous le savez, il n’y a que par Dieu, puissance indicible, que vous pouvez expliquer ce que vous ressentez et ce qui vous échappe. Vous sentez humblement sa puissance emplir l’immense espace vide de la voute, dont vous avez bien du mal à percevoir les pierres à tel point celles-ci sont hautes et sombres. Dans la nef et dans le chœur, tout n’est que déploiement de richesses, puisque la cour entière du prince est réunie. Oui, la princesse est morte et en ce jour on la porte au tombeau. Son gisant l’attend et, à son image, présente le corps d’une jeune vierge, fauchée par la mort nonchalante, alors que quelques jours auparavant elle se portait à merveille. La mort est banale, même pour les nobles, mais n’en est pas moins source d’angoisse : et si ma faute était trop grande ? Et si je n’étais pas pardonné pour mes pêchés ? Comment savoir si les flammes de l’enfer étreindront mon corps jusqu’à la fin des temps ? Et si la mort me prenait à l’instant, sans que j’aie pu laver mon âme ? Le monde a tout d’un piège, je sais qu’il me parle, mais je ne sais pas si je comprends bien ce qu’il veut me dire, si je parviens à lire ses signes à cause de son opacité. Devant vous, l’Eglise, par son clergé étale sa grandeur et son faste en l’honneur de Dieu, tandis que le chœur, constitué de moines plus simplement vêtus –en rappel du Christ- se regroupe : la cérémonie va commencer d’ici peu, et le silence se fait autour du cercueil sur lequel repose le corps apprêté de la morte. Le chantre s’avance, de sa main il commence, imperceptiblement, à montrer le lent tactus.

                C’est d’abord sa voix seule qui s’élève dans les hauteurs des arcades, légèrement vibrante dans la force donnée par sa poitrine pour produire un son droit et puissant. Puis, de cette ligne monodique qui ouvre l’espace horizontal, se détache une première harmonie qui se déploie à la verticale. Les accords sont pleins d’espoir : voici la belle mort, voici le paradis que tous prient pour obtenir, voici la lumière du ciel, et voici la fin du poids et de la torture du corps, soumis à tous les maux terrestres du désespoir et de la maladie. L’esprit seul s’élève dans la béatitude divine. L’introït sonne comme un réconfort, la promesse d’un repos qui n’a pas de fin pour l’âme posée comme une plume légère au creux de la main de Dieu.
Mais plus que jamais, alors que vous êtes au repos à écouter l’office, vous sentez votre corps, réceptacle fragile, déjà abimé par le dur froid de l’hiver qui s’achève, par la vie de combattant et la rudesse de l’armure. Non, vous n’êtes pas malade, pas encore, mais vous entendez votre voisin qui a du mal à ne pas suffoquer dans une grande quinte de toux de bien mauvaise augure. Lui aussi, probablement très bientôt, sera six pieds sous terre, attaqué par la vermine qui, avant même sa mort, a commencé à le ronger de l’intérieur. Voici un nouveau chantre qui s’avance, petit et râblé, et à peine a-t-il ouvert la bouche qu’en sort la voix de l’enfer: c’est celle du Bouc qui crie des profondeurs où ronfle un feu perpétuel. C’est la terrible malédiction de ceux qui n’auront pas mérité d’être sauvé par Dieu. Pendant cette simple phrase, c’est comme s’Il avait un instant renversé sa main pour laisser votre âme entrevoir le malheur éternel et… le chœur est de retour, Il vous a rattrapé avant la fin de la chute, mais désormais, vous entendez la basse et sa voix de démon, menace sourde qui ne cesse jamais d’insinuer sa discordance sous les harmonies délicieuses du paradis.
La musique vous étreint, guide vos pensées et vous suggère tant : que pourriez-vous faire d’autre, que croire, croire sans un instant de doute à la toute-puissance divine qui porte le sort de votre faible corps au-dessus de l’abîme ? Votre humble carcasse usée par le monde, et autour de vous, soudain, toute cette magnificence en l’honneur de Dieu : voilà de quoi croire de toute sa raison, et folie serait au contraire d’ignorer la peur et de défier ce qui déjà vous tire vers votre tombe, dont vous êtes conscient, mais qu’il ne vous est pas permis de comprendre.




For Ever Fortune, Les Musiciens de Saint Julien




                François Lazarevitch s’entoure pour ce programme de musique traditionnelle écossaise de compagnons de choix. Les Musiciens de Saint Julien se sont réunis autour du ténor Robert Getchell qui chante la vie douce-amère de ces hommes qui, auparavant, devaient faire face chaque jour à la beauté impitoyable de cette île. C’est elle qui a forgé leur caractère, fait s’ouvrir leurs yeux sur le monde d’une façon si particulière, et telle est leur musique, telles s’élèvent leurs voix dans la sienne et dans l’harmonie de ces quelques fellows qui ont tout compris et nous font comprendre à notre tour par leur musique.
Il est en effet des disques qui sont plus qu’une simple écoute. Il est des musiques que le corps tout entier vit car elles font appel à chaque sens. For Ever Fortune est l’un de ceux-là, l’un de ceux qui vous prennent par la main avec douceur mais fermeté pour vous emmener dans un voyage dont on ne peut sortir que changé, comme illuminé, meilleur. Il appelle des souvenirs que l’on ne soupçonnait pas être au fond de nous et qui remontent à la surface comme autant de bulles qui, en éclatant à la surface de l’eau, libèrent des fragrances inattendues. Tandis que nous fermons les yeux pour mieux percevoir ces souvenirs délicats alors qu’ils commencent leur chemin vers notre conscience encore engourdie, voici que l’espace s’ouvre pour laisser s’engouffrer le vent froid et vigoureux qui parcourt les côtes rocheuses humides d’écume, les prairies vertes et grasses des terres intérieures, les montagnes aux flancs pelés d’une Ecosse encore sauvage. Il y a la lumière blanche du petit matin brumeux et celle dorée du soir dans le pub enfumé, celle verte du potager, et celle marron de l’humus des sous-bois, au cœur des pins majestueux. Il y a ce goût piquant du sel, mêlé à celui entêtant de la résine et de la bière moussue.
                Et pour dire tout cela, il y a le son du traverso de François Lazarevitch. J’avais entendu il y a quelques mois de cela son interprétation du très périlleux répertoire du baroque français. J’avais admiré l’éloquence parfaite de chacune de ses phrases, rendues dociles sous ses doigts –parole de flutiste, rien de plus délicat que la sonate française, et son travail est un véritable tour de force ! Tout comme la musique française, le traditionnel écossais ne lui résiste pas. C’est avec une aisance déconcertante que son traverso incarne -au sens fort du terme : donne chaire-, rend palpable chaque note, leur donne une consistance particulière et le timbre le plus juste. Les lignes sautillantes des diminutions, enrichies de ces petits ornements caractéristiques du traditionnel Nord européen, ont ce timbre rond, poli qui les fait glisser, tomber sans cesse mais invariablement rebondir dans une course effrénée qu’insensiblement… vos propres pas voudraient rejoindre, et tout votre corps à leur suite. Mais il y a également cette longue plainte mélancolique, lancée dans toute l’humilité  de ce son voilé, dont l’imperfection même fait sens car à l’image de cette terre usée par le balayement incessant du vent et de la pluie.
                Vous l’aurez compris, ce disque-là n’est pas un disque de musique celtique de plus sur le marché : la qualité du travail des interprètes n’a rien de comparable et un soin tout particulier est apporté à l’instrumentation et à l’arrangement des mélodies. Et il y a ce supplément d’âme qui réchauffe le cœur, car on devine à l’oreille le sourire du fiddler Keith Smith et la joie qu’il a à jouer ce répertoire avec la complicité de tous les fellows… Je ne peux donc que vous inviter à faire vous-mêmes l’expérience et à tendre l’oreille pour faire un pas de plus.

Et une explication en image: